
LA LIBERTÉ DE CHOISIR ET L’ÉDUCATION DU PETIT ENFANT
La liberté, est-ce faire ce que l’on veut ? Pour se sentir vraiment libre, y a-t-il besoin d’avoir le choix entre le plus d’options possibles ?
La liberté que l’on pense avoir en ayant un large panel de choix est en réalité une illusion : une surcharge de choix engendre hésitation, doute et insatisfaction, jusqu’à ce que chaque option perde sa valeur. Ce phénomène, connu sous le nom de paradoxe du choix, a été mis en évidence par le psychologue Barry Schwartz dans son ouvrage The Paradox of Choice (2004).
Des expériences ont montré qu’un objet, même identique à d’autres, paraît plus précieux lorsqu’il est présenté isolément. Par exemple, un article est prisé davantage s’il est mis aux enchères que s’il est présenté avec d’autres dans un magasin. Ce phénomène est au cœur du scarcity marketing, une stratégie qui exploite la psychologie humaine en créant une impression de rareté ou d’urgence pour stimuler la demande – offres limitées dans le temps, éditions spéciales ou stocks restreints pour inciter les consommateurs à agir rapidement.
Barry Schwartz démontre que l’abondance d’options entraîne une surcharge cognitive, réduisant la satisfaction et augmentant le stress décisionnel. Les consommateurs, confrontés à une multitude de choix, éprouvent de l’indécision et du regret, ce qui va à l’encontre de l’idée selon laquelle plus de choix équivaut à plus de liberté.
Une étude de Schwartz et Ward (2004) le confirme : l’abondance de choix mène à une insatisfaction accrue, car les individus doutent de la qualité de leurs décisions et de l’intérêt de l’objet choisi.
Et finalement, trop de choix fait perdre de la valeur à tout ce que l’on pourrait décider.
Ainsi, la liberté réelle ne réside pas dans l’abondance des options, mais dans la capacité de choisir, même entre peu d’occurrences ; ce qui ne va pas sans une stabilité intérieure apte à supporter la frustration. En effet, un choix serein dépend directement de la possibilité de ne pas faire dépendre son bonheur de la satisfaction d’un désir.
Cette stabilité s’acquiert pendant l’enfance, et même pendant la petite enfance, à la condition de ne pas être en permanence soumis à des choix. En effet, le paradoxe du choix (trop de choix rend le choix difficile) a pour conséquence ce qui semble être un paradoxe éducatif : plus c’est l’adulte qui choisit pour le petit enfant et plus il lui permet d’apprendre à choisir. En lui laissant très peu de choix, il lui offre la possibilité de découvrir la stabilité intérieure permettant de passer à travers la frustration. Quand c’est l’adulte qui choisit, l’enfant est protégé d’une perplexité et d’une frustration continues. L’adulte ne fait pas tort à la liberté de son enfant, il la permet au contraire.
D’ailleurs, un petit enfant qui fait facilement des « crises » n’est pas un enfant à problème. Il démontre simplement qu’il est soumis à de trop nombreux problèmes à résoudre : de trop nombreuses questions. Il a trop de choix à faire : remarquons en particulier le nombre de fois que nous posons des questions aux petits – pour nous rassurer, sans doute, qu’ils soient satisfaits. Si nous prenons le temps de nous observer, nous remarquons que ces questions (automatiques) sont là pour compenser notre propre instabilité intérieure et notre propre frustration de voir l’enfant déçu de ne pas avoir obtenu ce qu’il désire.
Alors, prenons le temps de compter, pendant toute une journée, le nombre de points d’interrogation qui ponctuent nos phrases adressées aux petits enfants (Tu viens ? Allez, on va y aller, d’accord ? Maintenant il faut arrêter ton jeu pour venir à table, ok ?)
Ce sujet ouvre évidemment celui de l’autodétermination pendant l’enfance. Comment la comprendre ? Sur quels sujets l’exercer ? Ce point est essentiel, car il en va de la future liberté intérieure que l’enfant vivra lorsqu’il sera devenu adulte, liberté intérieure que nous permettons par nos actes éducatifs ou que nous entravons – sans le savoir…
Bien à vous,
Guillaume Lemonde



1 commentaire
Merci, en fait je pense que si on laisse les enfants tranquilles, ils font « leurs trucs », donc prennent plein de décisions pleines de plaisir pour eux sans même appeler ça des décisions parce que ça se fait tout seul sans « choisir » entre faire ci ou ça, faire ou ne pas faire ça. Et cette faculté tout à fait essentielle est un ancrage merveilleux, que l’on perturbe, gâche et empêche en interférant constamment avec les enfants.
Je ne sais plus qui a écrit un bouquin que je n’ai pas lu mais qui donne envie: « Foutez-vous la paix ». Je pense qu’il est très important de « foutre la paix » aux enfants (cf ci-dessus) et que souvent, on les dérange dans leur vie, tout à fait active et libre et pleine de joie à vivre cette libre action, déjà parce qu’on ne s’en aperçoit même pas, qu’on n’observe pas qu’ils sont occupés avec eux-mêmes et avec des jeux qu’on ne remarque pas forcément parce qu’ils sont très ténus, voire intérieurs, ou en interaction avec de toutes petites choses ou des choses invisibles pour nous.
On a tellement rabâché aux gens qu’il ne fallait pas abandonner les enfants à la solitude, au silence, au « néant » (cf les idées importantes de Montessori) qu’on n’a peut-être pas remarqué qu’il y a une différence immense entre un enfant laissé seul dans une chambre ou sur un trottoir toute la journée et un enfant laissé en liberté dans la Nature, avec des millions d’interactions, de communications, d’émulations sensorielles. La vie urbaine a représenté pour les pauvres un appauvrissement énorme sur tous les plans.
Merci pour cette occasion de s’exprimer!!