
« DROIT À L’AIDE À MOURIR »
L’Assemblée nationale française a voté la loi sur le droit à l’aide à mourir. Ce vote marque une étape importante dans l’évolution de notre société. Les débats qui l’ont précédé ont essentiellement porté sur l’autonomie de la personne, la dignité, le soulagement de la souffrance et la liberté de choisir sa fin de vie. Mais une question plus fondamentale demeure souvent dans l’ombre : qu’est-ce que la liberté ?
Notre manière de répondre à cette question détermine profondément notre regard sur la souffrance, l’accompagnement et la mort.
Il me semble que deux conceptions de la liberté coexistent aujourd’hui, mais qu’elles ne relèvent pas du même plan de conscience.
La première appartient au plan psychologique. Elle est façonnée par les conditions de l’existence : le corps, les émotions, les blessures, les peurs, les désirs et les contraintes. À ce niveau, être libre signifie avant tout pouvoir choisir sans subir d’obstacle extérieur. Plus les contraintes diminuent, plus la liberté paraît grande. La souffrance est alors perçue comme une limitation de cette liberté, et l’on cherche naturellement à s’en délivrer.
Cette conception est légitime dans son domaine. Mais elle ne dit peut-être pas tout de la liberté humaine.
Il existe un second plan, que l’on peut appeler spirituel. Il ne s’oppose pas au plan psychologique, mais lui ajoute une dimension essentielle : la capacité de rencontrer le réel, être présent à ce qui est, jusqu’à ce que le réel lui-même laisse apparaître des possibilités que le psychisme, enfermé dans ses déterminations, ne peut percevoir.
À ce niveau, la liberté change de sens. Elle n’est plus l’absence de contrainte. Elle est la capacité d’habiter une épreuve sans être entièrement défini par elle.
L’homme ne devient pas libre parce que les difficultés disparaissent ; il devient libre lorsqu’il découvre que son être ne se réduit pas aux déterminismes psychologiques qui l’habitent. Une souffrance peut demeurer, un handicap peut demeurer, une maladie peut demeurer ; pourtant une possibilité nouvelle peut surgir. Non pas une possibilité fabriquée par la volonté, mais une possibilité révélée par une présence plus profonde au réel.
C’est pourquoi la première responsabilité de celui qui accompagne une personne en grande souffrance n’est peut-être pas de lui demander ce qu’elle choisit, mais de l’aider à retrouver cet espace intérieur où la vie peut encore être rencontré. Car lorsque cet espace disparaît, le choix lui-même risque d’être enfermé dans l’horizon rétréci de la souffrance.
Une société qui réduit la liberté au seul pouvoir de choisir court le risque d’oublier que la plus haute liberté est parfois la découverte d’une possibilité que l’on ne pouvait pas encore voir. La véritable question n’est donc pas seulement : « Que veut cette personne ? » Elle est aussi : « Que faire pour qu’elle puisse disposer des conditions intérieures qui lui permettent de rencontrer la vie et d’entrevoir des possibles que la souffrance lui cache aujourd’hui ? »
C’est là, me semble-t-il, que se joue la responsabilité la plus profonde de notre humanité. Avant de proposer une issue à la souffrance, il nous appartient de créer les conditions d’une présence qui permette à celui qui souffre de ne pas être réduit à sa souffrance. Car la liberté n’est peut-être pas d’abord le pouvoir de sortir de l’épreuve, mais la découverte, au cœur même de cette épreuve, d’un possible qui ouvre à nouveau l’avenir.
Guillaume Lemonde


