
LES CINQ VISAGES DU TEMPS
Pour évoquer le temps, les anciens Grecs étaient riches de plusieurs concepts. Quoique le dire ainsi ne soit pas tout à fait exact, car ce que nous nommons nous-mêmes le temps ne recouvre pas ce que les Grecs pouvaient décrire. Le mot que nous avons à disposition est beaucoup trop étroit. Il nous vient du latin tempus, issu de la racine indo-européenne tem, laquelle a donné le grec temno (τέμνω), signifiant « couper ». Lorsque nous parlons du temps qui passe, nous le découpons en tranches. C’est ainsi que nous le voyons : en secondes, minutes, heures, mois, années, siècles. Combien de temps est passé ? Nous additionnons des fractions de temps pour répondre.
Ainsi, nous avons du temps une compréhension quantitative, une réalité comptable, susceptible de mesure et de calcul. C’est le temps des montres, des horloges, des chronomètres, celui que les Grecs nommaient Chronos (Χρόνος), un des nombreux visages du temps, un parmi d’autres et le seul que nous ayons gardé en conscience.
Chronos est l’aspect du temps qui régit notre vie moderne, celui que nous voyons passer et que nous essayons de mettre à profit. Comme la vitesse, l’accélération et la puissance se conçoivent par unité de temps, chacun, pour l’économiser se réjouit d’aller plus vite, plus rapidement et plus puissamment. Mais comme nous nous dépêchons et que nous avons besoin de toujours moins de temps pour achever notre ouvrage, nous finissons par ne plus en avoir du tout. Plus nous allons vite, plus nous manquons de temps. Nous ne savons plus le prendre, nous le laissons s’enfuir. Il ne nous reste ensuite qu’à courir après lui.
L’absurde de Chronos est qu’il nous fait courir pour arriver plus vite au but. Mais quel est le but ? Celui d’avoir enfin le temps de nous arrêter de courir ? Pourtant, plus nous courons, plus nous nous approchons du moment où il n’y aura plus le temps de rien. C’est pourquoi nous courons, sans trop penser. Avec Chronos, on ne pense pas, on compte. On calcule sa moyenne, sa performance, son bénéfice bancaire, ses rentes de retraite et d’assurance-vie. Nous nous projetons dans les résultats espérés, tentons d’aller plus vite que le temps lui-même et d’avoir plusieurs coups d’avance ; mais surtout, nous ne devons pas nous arrêter en chemin, car le temps passe et nous le perdrions. Le mieux est d’aller plus vite que lui, de ne pas lui laisser le temps de nous surprendre par quelque imprévu. Il nous faut être efficace, réactif, maîtriser notre environnement. C’est le must aujourd’hui : maîtriser, être réactif, répondre sans délai.
Nous fonctionnons de manière réflexe, comme la grenouille électrocutée sur la paillasse d’un laboratoire. Nous sommes, avec Chronos, destinés à devenir des machines ; des machines imparfaites, certes, car trop lentes à comprendre et trop rapidement hors service, mais certains se font fort de les perfectionner à coup de silicium et de circuits imprimés.
Chronos est le temps qui, en nous, règne sur ce qui répond mécaniquement aux circonstances. Il est le temps qui enchaîne chaque cause à une conséquence. Pour Chronos, il n’y a pas d’interstice envisageable entre une information reçue et la réponse que nous lui donnons. Pas même l’espace d’y glisser une feuille de papier Bible. Il s’est passé ceci, nous devons faire cela. Nous n’avons pas le choix. Avec lui, tout est automatique, obligatoire, déterminé. Ainsi, tout ce que nous pouvons justifier en regardant le passé est porté par Chronos. Sous son règne, tout est conditionné. Il n’y a pas de cadeau sans espérer un retour sur investissement, pas de perte envisageable, pas de détour profitable. Aucune place n’est laissée à l’imprévu, si bien que Chronos nous fait mouliner des moulins dans la nuit. Nous gambergeons avec lui, nous angoissons sans fin.
Voilà pour Chronos… Un jour pourtant, nos petits arrangements avec lui ne tiennent plus, au plus tard lorsque la Moire Atropos coupe le fil de la vie, et c’en est fini de lui et de notre course qui allait droit dans le mur. Nous sommes, dans le temps, des passants éphémères. Nous sommes nés et mourrons. Le fil de la vie est déroulé, mesuré et coupé. C’est une affaire de temps. Une affaire de ce temps qui se compte sur les bougies d’un gâteau. Et à la fin, il ne reste rien.
Lorsque l’on meurt dans une ferme d’Europe, quelqu’un arrête le balancier de l’horloge. C’est une vieille tradition. Peut-être est-ce pour marquer la fin du temps terrestre. En tout cas, c’est pour éviter à l’âme d’être piégée dans le temps. C’est ce que l’on dit. Celui qui sort de l’existence, sort de Chronos.
Anaximandre de Milet, l’un de ces anciens Grecs qui avaient encore la connaissance des nombreux visages du temps, nous a laissé quelques lignes rescapées des siècles. Il était élève de Thalès et maître de Pythagore. Il nous dit que tout ce qui devient a un commencement et une fin. Sans Chronos, rien ne pourrait devenir. Or, ce qui a un commencement et une fin ne peut être la cause éternelle de tout ce que nous connaissons, puisque ce qui est éternel n’a pas de fin. Ainsi, mourir, sortir de Chronos, c’est entrer dans autre chose, entrer dans la qualité du temps où règne l’origine universelle et éternelle de tout. Anaximandre invente en quelque sorte le monothéisme en avançant une telle idée (1). Il nous permet de comprendre également que pour traverser l’existence, il nous faut nous arracher à la source éternelle et tomber dans le temps qui passe.
Ainsi, mourir, c’est poser le masque de la personnalité et retrouver l’être éternel. « Être ou exister », telle est la question pour Anaximandre.
Notre personnalité, résultat d’une histoire familiale, d’une génétique, d’un contexte sociologique et façonné par les circonstances, représente en nous tout ce que Chronos a produit et avalera à la fin. Notre corps, les sentiments que nous avons, les points de vue que nous défendons, les pensées qui nous habitent, tout cela tombera. Notre être, en revanche, celui qui s’est vêtu pendant une vie entière d’une personnalité (n’oublions pas que persona, c’est le masque de l’acteur), notre être, est dans une autre temporalité.
La temporalité de notre être n’est pas Chronos, bien qu’il le connaisse parfaitement puisqu’il traverse, sous le masque, toute une existence. Mais il le connaît comme un marin connaît le vent. Le vent ne dicte pas au marin sa course. Bien au contraire, le marin joue avec lui, improvise avec ses lois et ses déterminismes.
Notre être est du côté des causes et non des conséquences. Il est ce qui, en nous, peut répondre aux circonstances et non les subir. Il n’a donc pas de stratégies pour se défendre de ce qui arrive : il est à l’origine de ce qui arrive et porte avec lui tout ce qu’il est possible d’offrir aux circonstances. En nous, cet espace de liberté à partir duquel nous décidons de ne pas suivre ce qui nous détermine, c’est notre être. Il est ce qui peut se tenir au milieu de la peur sans suivre ce qu’elle nous dicte de faire pour être calmée. Il est ce qui peut renoncer à assouvir la haine. Il est ce qui pardonne. Inconditionnel, il ne fait aucun pari sur les autres ou sur la vie. Il est avec les autres et la vie.
Il se tient entre la cause et la conséquence, dans cet interstice où pas même un papier Bible ne pourrait être glissé. Il ouvre un espace. Il ajoute un espace, là où il n’y en a pas et vit au coeur de cet intervalle dans la présence :
- de se saisir du bon moment (Kaïros – Καιρός) ;
- de contempler ce qui présentement s’offre (Scholé – Σχολή) ;
- d’accueillir ce qui se prépare depuis l’avenir dans l’acte que l’on pose maintenant (Tribé -Τριβή) ;
- d’être disponible à tous les possibles (Aion – Αἰών).
Ceux qui sont familiers de la démarche Saluto reconnaissent ici les quatre talents de l’être. Je suis en train de rédiger un cahier à ce sujet. En attendant ce développement sur une trentaine de pages, je vous donne un lien vers une courte vidéo de Jean-François Malherbe (2), philosophe et écrivain, avec qui j’ai eu l’honneur de faire partie du même collège des professeurs de l’École supérieure en éducation sociale de Lausanne. Il nous offre un (bref mais) bel exposé au sujet de ces cinq manières qu’avaient les Grecs anciens de nommer le temps.
Bien à vous
Guillaume Lemonde
NOTES :
1- Marion Muller-Colard, LES GRANDISSANTS, Labor Et Fides, 2021.
2- Jean-François Malherbe (1950-2015), docteur en philosophie de l’Université catholique de Louvain et en théologie de l’Université de Paris, il a publié de nombreux ouvrages d’éthique et de philosophie. Successivement professeur aux universités de Louvain (Belgique), Montréal, Sherbrooke (Québec), il a été titulaire de la Chaire de philosophie morale de l’Université de Trento (Italie). Formateur à l’Institut Améthyste à Grange-Marnand (Suisse), il a été également professeur à l’École supérieure en éducation sociale de Lausanne. Il a assumé la Présidence du Comité d’éthique de la Police municipale de Lausanne et a animé de nombreux séminaires et sessions de formation en Belgique, en France, en Italie, au Québec et en Suisse.


