
NOUS SOMMES DANS L’IRRÉALITÉ, DANS LE RÊVE…
« Nous sommes dans l’irréalité, dans le rêve. Renoncer à notre situation centrale imaginaire, y renoncer non seulement par l’intelligence, mais aussi dans la partie imaginative de l’âme, c’est s’éveiller au réel, à l’éternel, voir la vraie lumière, entendre le vrai silence. Une transformation s’opère alors à la racine même de la sensibilité […] une transformation analogue à celle qui se produit quand le soir, sur une route, à l’endroit où nous avions cru apercevoir un homme accroupi, nous discernons soudain un arbre; ou quand, ayant cru entendre un chuchotement, nous discernons un froissement de feuilles. On voit les mêmes couleurs, on entend les mêmes sons, mais non pas de la même manière». (1)
Nous projetons sur le monde, les autres, la vie et tout ce que nous percevons, notre propre monde. Nous projetons les images que nous portons et qui font d’une sensorialité potentiellement objective, une perception subjective ; et nous croyons reconnaître dans le soir un homme accroupi là où se tient un arbre. Ce que nous nous représentons, ces images qui nous viennent bien inconsciemment, sont directement déterminées par la manière dont nous avons de les organiser en nous, de les hiérarchiser. Elles dépendent d’un certain point de vue, plus ou moins conscient, que nous avons sur les choses et l’univers. Or, ce point de vue est à son tour déterminé par nos sentiments, c’est-à-dire par notre façon de nous ouvrir où de nous fermer à ce qui nous entoure et que nous percevons. Si bien que ce qui nous entoure, en touchant nos sentiments, détermine finalement ce que nous en percevons.

Nous avons décrit à maintes reprises ce cercle fonctionnel psychique (2) qui enchaîne chaque fonction de notre psychisme dans un déterminisme tel que nous projetons immanquablement sur le monde entier, nos sentiments, nos valeurs et nos représentations, les éléments constitutifs de notre personnalité auxquels nous nous identifions.
Pour sortir de là, il est enseigné dans les écoles de médecine, de psychologie, de pédagogie, d’éducation, de taire, tant que faire se peut, la sensibilité, de ne pas s’investir émotionnellement, espérant par ce truchement, ne pas influencer le jugement et avoir sur le monde une vue objective. Mais même le plus cartésien des observateurs choisit le sujet de son étude d’après ses inclinaisons. Même lui est déterminé par les sentiments qu’il voudrait taire.
Il est tout aussi impossible d’interrompre ce cercle fonctionnel psychique par les seules capacités du psychisme, que de se tirer soi-même par la main pour sortir d’un trou dans lequel nous serions tombé. C’est au-delà de nous-même que nous allons trouver une branche pour nous hisser hors du trou. De même, c’est au-delà du psychisme que se trouvent les ressources de percevoir le réel, dégagé des projections de notre personnalité.
Cet au-delà du psychisme, tout aussi réel que la branche à laquelle nous nous tenons pour nous hisser, est en dehors des enchaînements de causalité qui régissent le psychisme, dans un endroit qui n’est pas déterminé, alors qu’en le psychisme tout l’est.
Si cette part de nous même n’est déterminée par rien, elle doit être voulue, choisie, décidée. Elle est un potentiel, c’est-à-dire une réalité qui n’est pas d’ici et qui attend d’être réalisée. Nous avons à lui faire de la place pour qu’elle soit réalisée. Comme cette réalisation ne se base sur aucun précédent elle n’a pas d’autre fondement que l’attention que nous lui accordons. Aussi n’est-elle jamais réalisée à jamais et c’est à chaque instant qu’il s’agit de la décider et de la décider encore.
Pour découvrir ce qui peut ainsi être ajouté au psychisme, je vous laisse lire Ce qui peut être ajouté au psychisme – 2024/10 (n°5)
Bien à vous !
Guillaume Lemonde
Notes
(1) Simone Weil, ŒUVRES COMPLÈTES IV 1, p. 300.
(2) G.Lemonde, les Cahiers de la démarche Saluto, LE CERCLE FONCTIONNEL PSYCHIQUE, Coll. Relation thérapeutique, 2023/12 (n°1).


