
RENONCER À PROCRÉER ET SE SUPPRIMER
Depuis les origines de la philosophie, deux grandes conceptions de l’être humain s’affrontent. Pour les uns, l’homme est un vivant parmi les autres, dont les comportements peuvent être expliqués par les lois de la nature. Pour les autres, il est un être capable de vérité, de liberté et de responsabilité, que l’on ne peut réduire à ce que l’on peut mesurer de lui.
Ces deux points de vue ne sont pas de simples spéculations : ils ont des conséquences jusque dans notre manière de concevoir l’organisation de la cité.
Supposons en effet que l’être humain ne soit rien d’autre que ce qui est objectivable. Si tel est le cas, il n’existe qu’à travers ce qui peut être observé, décrit et mesuré. Sa conscience est le produit de son activité cérébrale ; son intelligence, le résultat de l’évolution biologique ; sa personnalité, l’effet de son patrimoine génétique et de son environnement.
Il appartient entièrement à l’ordre des causes et comme tout phénomène naturel, il est le produit de ce qui l’a précédé. Ses pensées, ses décisions et ses comportements découlent d’une histoire dont il n’est jamais véritablement l’origine. Le libre arbitre devient alors difficile à fonder : ce que nous appelons « choisir » n’est que l’expérience subjective de déterminismes biologiques, psychologiques ou sociaux qui nous traversent.
Que reste-t-il, dès lors, de la liberté ? Elle ne consiste plus à pouvoir commencer quelque chose de nouveau, mais à réduire autant que possible le poids des contraintes qui nous déterminent. Être libre revient alors principalement à ne pas se sentir empêché. Nous en voyons l’expression dans notre société de consommation. La liberté se confond avec l’absence de frustration, et le bonheur avec la satisfaction des besoins et des désirs.
Dans une telle anthropologie, la souffrance, la maladie, la dépendance, le handicap ou le vieillissement apparaissent avant tout comme des réalités à prévenir, à corriger et le progrès se définit par l’accroissement continu de notre capacité de maîtrise : maîtrise de notre environnement, de la nature, de notre corps, de nos émotions, de notre patrimoine génétique, des conditions de notre naissance et, finalement, des conditions de notre mort.
Cette représentation de la nature humaine qui ne va pas au-delà de ce que l’on peut en percevoir, a transformé jusqu’à notre rapport à la naissance. Si l’enfant est un produit, on le rejette avant la naissance, s’il n’est pas conforme. Et si l’existence est envisagée sous l’angle de la souffrance qu’elle comporte, certains en viennent même à considérer qu’il est préférable d’éviter de faire naître un être humain susceptible de connaître cette souffrance. C’est pourquoi certains aujourd’hui affirment que le désir d’enfant est égoïste. Ils renoncent à procréer.
De même, cette représentation matérialiste de la nature humaine change notre rapport à la mort, car lorsque la souffrance, la maladie ou la perte d’autonomie placent l’être humain face à une réalité qui échappe à toute maîtrise, la mort peut apparaître comme le dernier domaine où exercer sa volonté : au nom de la maîtrise absolue de sa condition, l’être humain peut en venir paradoxalement à considérer sa propre disparition comme l’expression ultime de son autonomie.
Renoncer à procréer et se supprimer… telles sont les conséquences ultimes de la représentation matérialiste que nous avons de la nature humaine. Une société sans avenir, qui s’éteint d’elle-même.
La loi française dite de l’aide à mourir est l’expression de ce point de vue. Elle s’inscrit dans une société de la maîtrise, de l’efficience et de la performance – nous voyons l’expression de cette performance jusque dans la recherche de croissance économique, la captation des ressources et ses conséquences environnementales. On ne peut tout à la fois déplorer les problèmes écologiques et applaudir à la loi dite du droit à mourir. La même logique est à leur source.
Quels que soient les arguments compassionnels avancés, la loi française annonce une société dans laquelle la valeur de l’existence est mesurée à l’aune de son utilité. Dans une telle société, ce qui ne peut être maîtrisé et optimisé est considéré comme un poids : la fragilité, la dépendance, la lenteur, la maladie ou la vieillesse. Hier, nous avons admis qu’il était légitime de supprimer avant la naissance des vies jugées trop lourdement marquées par la maladie ou le handicap. Aujourd’hui, nous faisons de la suppression de certaines existences souffrantes un acte de compassion.
Guillaume Lemonde


