
DE LA LOGIQUE DES RÉTRIBUTIONS À LA RENCONTRE AVEC LE RÉEL
Si l’on rencontre une personne à qui la vie semble sourire et que l’on se demande comment elle fait pour avoir une telle chance, on se place sur le plan psychologique des rétributions, où une cause est suivie d’une conséquence. Cela signifie que nous attribuons à cette personne le pouvoir d’agir sur la vie elle-même, comme si celle-ci était un matériau que l’on pouvait modeler à son gré. Cette manière de penser est aujourd’hui profondément ancrée dans notre culture. Elle nourrit les pratiques de développement personnel et imprègne notre rapport à la spiritualité. Derrière des formulations diverses demeure une même conviction : il existerait une manière juste de penser, d’agir ou de vivre qui garantirait, tôt ou tard, une existence heureuse.
Cette logique est rassurante. Elle donne le sentiment que notre destin dépend essentiellement de nous. Si la vie répond fidèlement à nos actes, il suffirait d’apprendre les bonnes règles pour orienter notre existence dans la direction souhaitée. L’avenir deviendrait alors le résultat prévisible d’une série de choix correctement effectués.
Mais cette manière de voir suppose que le réel est disponible à notre volonté et que la vie répond à une logique de rétribution. À celui qui agit bien reviendraient naturellement les fruits de son action. Or l’expérience dément constamment cette représentation. Des personnes profondément justes connaissent des épreuves particulièrement douloureuses, tandis que d’autres semblent recevoir beaucoup sans que cela corresponde à un mérite particulier. La réalité résiste à nos schémas de causalité. Elle échappe à nos calculs.
Il ne s’agit évidemment pas de nier les conséquences de nos actes. Toute action produit des effets. Nos décisions orientent notre existence, nos choix influencent nos relations. Les liens de cause à effet appartiennent bien à la condition humaine. Mais ils n’en épuisent pas le mystère.
Cependant, lorsque cette logique devient la seule grille de lecture de l’existence, le présent cesse alors d’avoir une valeur propre. Il devient le moyen d’obtenir un futur plus favorable. Nous ne vivons plus ce qui est ; nous investissons ce qui sera peut-être. La conscience quitte la rencontre avec le réel pour s’installer dans l’anticipation de ses résultats.
Cette manière de vivre engendre alors une forme de culpabilité : si le bonheur dépend entièrement de mes choix, toute souffrance devient suspecte. Je finis par croire que je n’ai pas suffisamment bien agi ou que je n’ai pas encore découvert la bonne méthode. L’épreuve devient l’indice d’un échec personnel.
Pourtant, une autre manière d’habiter l’existence est possible. Au lieu de demander : « Que dois-je faire pour obtenir tel résultat ? », nous pouvons demander : « Comment être pleinement présent à ce qui m’est donné maintenant ? »
L’existence n’est alors plus comprise comme un projet de fabrication de soi ou du monde, mais comme une disponibilité à la réalité qui se présente. Le présent n’est plus un simple passage vers un futur imaginé ; il devient le lieu même où la vie se donne.
Cette attitude ne nie en rien les causalités. Elle reconnaît simplement que l’existence ne s’y réduit pas. Quelque chose échappe toujours à notre pouvoir : l’imprévisible, la rencontre, le don, ce que certains nomment la grâce. La vie comporte une dimension qui ne se laisse ni programmer ni produire, et le véritable épanouissement ne réside peut-être pas dans le pouvoir de modeler le réel selon nos attentes, mais dans l’expérience immédiate de la rencontre avec ce qui est : accueillir le réel avant de vouloir le transformer.
Comment fait-on pour y parvenir ? Si nous nous posons cette question, nous touchons à un paradoxe. Il s’agit, pour y parvenir, de ne pas chercher à y parvenir. Car, sinon, nous nous projetons de nouveau vers un résultat et ne rencontrons plus la situation telle qu’elle est. Le passage de la logique des rétributions à la présence n’est pas un changement de stratégie psychologique ; il est un changement de plan d’existence.
Dans la logique des rétributions, notre regard est tendu vers les conséquences. Même lorsque nous cherchons la paix intérieure, nous faisons fausse route. Nous faisons de la paix un objectif à atteindre, et le présent n’est jamais pleinement habité ; il est quitté en vue d’autre chose.
Il ne s’agit donc pas de remplacer une méthode par une meilleure méthode, ni une stratégie par une stratégie plus efficace. Il s’agit de découvrir une qualité d’attention particulière. Une attention qui ne cherche ni à posséder, ni à prévoir, ni à fabriquer.
La démarche Saluto s’inscrit dans cette perspective. Elle ne propose pas d’abord un savoir-faire supplémentaire ni une méthode destinée à mieux réussir sa vie. Elle invite à un déplacement plus radical : passer d’une conscience occupée par ses représentations à une conscience disponible au réel. Car ce n’est pas l’analyse que permet la pensée qui rencontre le réel ; c’est notre attention maintenue au plus près du présent.
Guillaume Lemonde
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1 commentaire
Très bel article
Cela ns ramène a l essentiel.
Celui de goûter à la Présence lorsque juste un peu de conscience est sentie là dans le même instant ….est ce aussi le même Passage qui si on s y attarde un peu , nous inonderait de gratitude …ou de grâce
Merci Guillaume