
COMME UN AMI QUI VA VENIR NOUS RENDRE VISITE
Même quand une maladie engage le pronostic vital, la mort ne connaît pas de calendrier sur lequel noter d’une croix sa venue. Elle s’approche, on le sait bien. On peut même se risquer à faire un pronostic, mais il n’est que statistique : nul ne connaît le jour et l’heure. Il faudrait pour exactement connaître le jour et l’heure, que la mort suive une logique inscrite dans un enchaînement de cause à effet, aussi clairement déterminé qu’une mécanique. Une balle tirée en plein coeur est une cause mécanique. Avec une balle tirée en plein coeur, la mort tombe dans le domaine des choses prévisibles avec précision. Elle devient la conséquence d’un contexte qui l’oblige à se manifester aussitôt et plus vite qu’elle ne l’aurait fait spontanément. Mais si personne ne précipite sa venue, c’est selon ses propres lois qu’elle se présente. Elle advient, comme un ami qui viendrait à notre rencontre sur le chemin que nous parcourons. Comment pourrions-nous prévoir quand il sera devant nous ? Comment savoir à quelle vitesse il marche et d’où il est parti ?
Si l’on m’annonçait qu’un ami viendra un jour, sans en préciser la date, je penserais à lui de temps à autre, mais je me laisserais vite distraire par la vie. Je ne prendrais pas le temps de préparer sa chambre, car un jour, ce peut être dans un siècle.
À l’inverse, si quelqu’un me disait que l’ami va arriver d’un instant à l’autre, je ne commencerais rien que je ne puisse terminer. Je resterais à la porte, en alerte. Si cette attente devait se prolonger, c’est alors la vie que je finirais par oublier. Mon attente me distrairait d’elle. Elle passerait sans moi.
Il faudrait s’apprêter à recevoir l’ami d’une minute à l’autre, sans cesser de vivre pour autant. Se tenir prêt à l’accueillir sans renoncer à ce qui est à faire, puisque l’ami pourrait venir bien plus tard que nous ne le croyons. C’est comme s’il fallait avancer dans les projets en cours, sans se laisser distraire par eux. Rester disponible à entendre le heurtoir cogner à la porte, tout en se dévouant à ce qui est à entreprendre présentement. Rester présent dans les projets que nous avons, c’est-à-dire ne pas nous projeter nous-mêmes en rêveries vaines, en craintes, espoirs, regrets ou nostalgies. En somme, être vigilants comme le serviteur de la parabole : celui qui se tient prêt, “la ceinture aux reins et les lampes allumées à recevoir le maître qui rentrera de ses noces” – la ceinture aux reins pourrait symboliser l’engagement et la lampe allumée, cette attention qui ne s’éteint pas dans la distraction.
Ainsi, la nature imprévisible de la mort – imprévisible puisqu’elle s’approche depuis l’avenir – nous conduit spontanément à vivre sans penser à elle, au risque de passer à côté de la vie en se distrayant, ou à ne penser qu’à elle, au point de ne plus vivre et même de demander la mort pour que cesse l’attente insupportable. Se distraire, c’est rester avec ce que le contexte propose. C’est ce que ferait l’acteur d’un théâtre s’il ne cessait d’améliorer le décor au lieu de se lancer dans son jeu. À l’inverse, s’il se projette trop vite dans le début du spectacle, il subit un trac qui le paralyse.
Il existe une troisième voie. Elle est au-delà. Elle n’est ni dans la distraction que le contexte nous fait vivre, ni dans la projection, mais avec les deux, au centre des deux. Elle n’en est pas la moyenne ou le juste milieu, mais l’expérience paradoxale des deux en même temps : la mort est l’ami qui aimerait que nous puissions l’attendre sans cesser de vivre et vivre sans cesser de l’attendre. Ainsi, elle donne rendez-vous à ce qui en nous est au présent.
La mort qui s’en vient est une invitation à être présent. Elle est de même nature que ce qui permet notre présence. Si nous ne mourrions pas, nous ne pourrions faire l’expérience de la présence, car nous n’aurions rien à attendre.
Et comme la mort s’approche de nous à tout instant durant toute l’existence, comme elle peut frapper à tout instant à la porte, elle se tient à tout moment dans l’attention que nous essayons de ramener au présent. Ce qui faisait dire à Sénèque que le vieillard n’est pas plus proche de la mort que l’enfant. Elle ne se résume pas au décès, comme la vie ne se résume pas à la fécondation. Elle est ce qui porte la présence en nous.
Guillaume Lemonde



2 Commentaires
Merci Guillaume. pour ce bel article qui bien sûr me parle beaucoup…..vu mon âge !
Oui, j’adhère à l’appréciation de Françoise ! je suis touchée par le dépouillement de l’expression qui résonne en moi avec la densité lumineuse de la Présence … Merci Guillaume !