
LA MADELEINE DE PROUST
« Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût, c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin, à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d’autres plus récents ; peut-être parce que de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s’était désagrégé ; les formes – et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage sévère et dévot – s’étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d’expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. » (1)
Proust savoure une madeleine et un souvenir ancien répond à cette expérience. Ce souvenir, surgissant en lui, répond à la saveur de la madeleine qu’il vient de goûter. Il est nécessaire de s’arrêter un peu sur cette relation particulière qu’entretiennent le goût de la madeleine avec le souvenir qui s’en vient. L’expérience est première et le souvenir lui est consécutif. Il répond à l’expérience. Il est causé par l’expérience.
Or, que faisons-nous la plupart du temps, lorsque nous explorons une difficulté intérieure, lorsque nous cherchons à comprendre ce qui nous a conduit à être dans l’état où nous nous trouvons ? Nous explorons le passé, un passé plus ou moins ancien, afin de dénicher les événements par lesquels notre trouble est arrivé. Nous cherchons la faille première, le traumatisme premier, celui qu’il faudrait remonter à la conscience pour qu’il ne reste plus actif comme il l’est actuellement… Bref, nous cherchons dans nos souvenirs ce qui pourrait expliquer notre état actuel.
Mais si ces souvenirs nous viennent, c’est qu’ils répondent à ce que nous vivons actuellement. Ils sont la conséquence de notre expérience actuelle. C’est pourquoi, lorsque nous tentons d’expliquer à travers nos souvenirs comment nous sommes arrivés là où nous en sommes, nous pervertissons leur nature : en effet, en cherchant à comprendre les causes de nos problèmes en fouillant dans nos souvenirs, nous cherchons une cause là où il n’y a qu’une conséquence et nous nous enfermons dans une analyse à l’envers.
Les événements que nous allons relever sont, comme pour Proust et sa madeleine, ceux qui résonnent avec la situation actuelle, du fait d’une analogie. La goût de la madeleine rappelle à Proust celle que la tante Léonie lui offrait. La madeleine de la tante Léonie n’est pas à l’origine de l’expérience que Proust fait des années plus tard. C’est bien plutôt l’expérience actuelle d’une dégustation de madeleine qui transporte Proust à l’époque de la tante Léonie.
Demandez à quelqu’un qui ne va pas bien, de vous parler de sa vie : il repère automatiquement de vieilles histoires qui résonnent avec son mal-être actuel. Le souvenir le plus ancien semble en être à l’origine, alors qu’il est juste le plus ancien. Peut-être que cette personne va même chercher des anecdotes chez ceux qui l’ont précédé. Si elle mange trop, elle se souvient qu’on lui a parlé d’un aïeul qui a souffert de privations. Si elle manque d’argent, elle vous parle de cet ancêtre qui a fait faillite. Donnez du crédit à ces liens de causalité à l’envers, et vous mettez en place, entre cette personne et les souvenirs qui lui viennent, une boucle fermée.
Vous provoquez un Larsen psychique. Plus à ce sujet en suivant ce lien.
En réalité, c’est à partir de notre état actuel que nous visitons notre vie. Les souvenirs qui nous viennent en écho de nos difficultés ne sont que des échos.
Notre tendance à chercher des explications dans le passé rassure l’état actuel, puisqu’il le justifie. Mais si nous parvenions à vivre cet état, en renonçant à le justifier, nous pourrions rester avec ce qui est et nous donnerions la possibilité de traverser l’épreuve.
Nous pourrions faire cette expérience :
plutôt que de nous dire que ce que nous avons vécu autrefois explique ce que nous vivons actuellement (ce qui est vrai du point de vue du contexte), essayons de nous dire que ce que nous vivons actuellement ressemble par certains aspects à ce que nous avons vécu autrefois (ce qui est tout aussi vrai, mais du point de vue de l’être qui a à répondre de ce qui est aujourd’hui vécu).
Guillaume Lemonde
1- Marcel Proust, Du côté de chez Swann, Paris, Gallimard, 1988, 5


