
LA STABILITÉ INTÉRIEURE DES PARENTS
Souvent, des parents viennent me parler des difficultés qu’ils rencontrent avec leurs enfants – avec les jeunes enfants en particulier. Ils m’expliquent qu’ils ne comprennent pas pourquoi leurs enfants font de telles crises. Ils leurs parlent pourtant, leurs expliquent tout, leurs demandent leurs avis sur tout, s’assurent que leurs petits sont d’accord de vouloir passer à table ou de venir s’habiller. Il faudra que j’évoque ces pratiques tellement fréquentes, partant d’un bon sentiment, mais tellement difficiles à vivre pour des enfants d’âge préscolaire.
Je voudrais ici seulement rendre attentif au fait que ces habitudes pédagogiques trouvent leur origine dans la peur : à commencer par la peur que l’enfant ne soit pas respecté dans ses choix.
En y regardant d’un peu plus près, c’est la peur d’être soi-même déstabilisé par la déception du petit qui nous anime. Nous voudrions que tout se passe bien pour lui et aurions de la peine si ce n’était pas le cas…
Alors une question se pose: pouvons-nous rencontrer les chagrins de notre enfant, ses pleurs, ses peurs, rester avec ce qu’il nous témoigne sans le vouloir immédiatement consolé ? Pouvons-nous rencontrer notre propre frustration et accueillir notre enfant dans l’instant de sa peine ? Ou devons-nous, ne supportant pas les mouvements que nos propres sentiments impriment à notre espace intérieur, le faire sourire le plus vite possible ou vite le raisonner, lui expliquer ce qui se passe, agissant, en réalité, non pour son bien mais pour le nôtre ? Pouvons-nous rencontrer nos propres sentiments sans les vouloir immédiatement agréables ?
Comment pouvons-nous ouvrir un chemin à notre enfant pour qu’il aille bien dans ses sentiments, si nous ne pouvons nous-mêmes vivre les mouvements de nos sentiments sans les vouloir autrement qu’ils ne sont ?
Pour rencontrer et vivre les sentiments tels qu’ils sont, rester avec eux sans les vouloir autres, il convient d’apprendre à ne pas se projeter ailleurs, mais de tenir la conscience au plus près du présent, au plus près du réel de la situation que nous sommes en train de vivre. Cet acte nous demande de nous saisir plutôt que de suivre les stratégies psychiques qui veillent à notre confort. Et comme le présent se trouve entre le passé et le futur, il s’agit d’essayer de vivre cet entre-deux au coeur des sentiments.
Comment ? En nous installant dans un intervalle :
- Nous pouvons, par exemple, pensant à cet enfant, tout d’abord vivre la satisfaction d’un moment où tout se passe au mieux. Nous sentons qu’en ce moment nos sentiments sont ouverts. Nous pouvons même nous dire très facilement : que j’aime cet enfant ! Prenons au moins un petit moment pour éprouver jusque dans le corps l’impression que cela fait – dans le visage, la poitrine, le ventre, les membres.
- Après un petit instant, passons à un autre moment. Ces moments alternent sans cesse dans la vie : lorsque l’un est au passé, l’autre est inévitablement au futur. Cet autre moment, c’est lorsque tout va mal. Une crise, un entêtement pénible que nous n’aimons pas du tout. Restons avec ce moment-là, plongeons dedans, comme s’il n’y avait que ça au monde et prenons le temps de ressentir comment cela fait jusque dans le corps – dans le visage, la poitrine, le ventre, les membres. Nous avons, avec ces deux évocations, mis en place un intervalle dans le sentiment.
- Le troisième temps constitue le cœur de ce petit exercice à refaire chaque jour : prenons un instant pour laisser résonner le souvenir de ces deux expériences. Comme nous pourrions avoir entendu une certaine note de musique, puis une autre, nous pouvons nous souvenir des deux ensemble et entendre leur intervalle. De même, nous pouvons ramener ensemble au présent, le souvenir de ces deux évocations. Restons avec elles un instant. Il ne s’agit pas de les revivre mais de se souvenir de ces deux expériences et de les laisser résonner ensemble. Il ne s’agit pas non plus d’en préférer l’une à l’autre, de compenser l’une par l’autre, mais de les garder ensemble, avec la même intensité. Ce sont les deux qualités vécues qui comptent et non la différence d’intensité que ces deux évocations ont suscitée. L’attention qu’il faut pour pratiquer ceci est, en soi, stabilité intérieure. Elle est comparable à la stabilité que le funambule découvre lorsqu’il intègre en lui, et en même temps, l’attraction terrestre qui s’exerce sur lui de part et d’autre de la corde sur laquelle il essaie de se tenir. Il reste avec les deux et découvre en lui une verticale qui l’élève.
Il ne s’agit pas de faire cet exercice pour réussir : chercher un résultat nous projette dans le futur et nous éloigne du présent. Il s’agit de pratiquer cet exercice simplement pour l’expérience que cela permet et de le faire encore et encore.
Si nous pouvons éduquer un enfant à partir de cette stabilité – ou du moins à partir de notre engagement sincère à l’exercer – alors les actes que nous posons ne sont plus destinés à nous rassurer ou à nous réconforter à travers lui, mais offerts réellement à l’enfant et à ce dont il a besoin.
Nous découvririons par exemple que nous posons trop de questions aux petits enfants – faites le compte des questions que vous posez chaque jour (les « d’accord ? » les « tu veux bien ? » ).
Guillaume Lemonde



1 commentaire
Un des tableaux qui m’accompagne depuis des années, c’est « la lutte de Jacob contre l’ange ». Dans des moments difficiles de ma jeunesse, ce tableau m’a interpellée, appelée,et même si je ne comprenais pas pourquoi, sa contemplation m’ouvrait à quelque chose de plus grand…il m’a permis de dépasser mon conflit intérieur. Plus de 25 ans après,je prends encore le temps d’aller voir l’original à l’église St Sulpice. Et j’y vois d’autres choses maintenant. Le compagnonnage avec ce tableau se poursuit donc.