
L’ENFANT ET SA FAMILLE
Évoquer une famille, c’est évoquer la présence d’un enfant, puisque c’est la présence de l’enfant qui fait que lui-même et ceux qui l’accueillent forment une famille.
Ce n’est pas anodin de le formuler ainsi. Lorsque nous disons que la venue de l’enfant est ce qui fonde la famille, alors la famille trouve son origine en cet l’enfant qui est attendu. Elle a donc une origine qui se trouve dans l’avenir, comme si le temps pouvait s’écouler à l’envers…
Habituellement, nous nous tenons à des rapports de causalités plus évidents à saisir : nous disons tout simplement que les parents donnent naissance à l’enfant et que la famille est première et que l’enfant en est le fruit.
Alors qu’en est-il ? L’enfant est-il à l’origine de sa famille ou la famille est-elle à l’origine de l’enfant ? Nous avons là deux points de vue. Pour autant, ils ne sont peut-être pas opposés, mais à des niveaux différents d’une même réalité.
Considérons tout d’abord le point de vue habituel : la famille est première et l’enfant en est issu. Si nous suivons cette pensée, nous voyons l’enfant comme le produit d’une rencontre. Par exemple, les généticiens diront que l’enfant est le résultat d’une recombinaison du patrimoine chromosomique de ses parents. Il est le prolongement de ses parents (nous pourrions dire le fruit, plutôt que le produit, mais l’idée est la même. Le fruit est produit par l’arbre). D’ailleurs, certains diront : nous avons fait un enfant.
Or, un produit, même si nous pouvons en prendre soin et le chérir, reste un produit. Il n’est que la résultante de ce qui a été placé en lui. Il est déterminé par ceux qui l’ont produit ; déterminé par sa biologie, son hérédité, son milieu social, sa culture… Telle une page vierge dans laquelle chacun veut se reconnaître, chacun vient y écrire un peu de soi-même, pour que se prolonge sa propre existence dans celle de cette descendance.
À partir de ce point de vue, la pédagogie est pensée comme une prolongation de cette édification ; elle complète ce que la biologie n’a pas apporté et apporte des outils permettant à l’enfant de se débrouiller dans la vie. S’habiller seul, lire, compter, écrire, connaitre les codes sociaux, etc. Elle donne des consignes et compte sur une réponse adaptée. Il est attendu que l’enfant en tant que produit se comporte conformément aux impulsions qui lui sont données.
Ce point de vue n’est ni bon ni mauvais et présente l’énorme mérite d’insister sur le bagage que nous sommes tenus d’apporter aux enfants pour leur vie, comme par exemple l’apprentissage des fondamentaux.
Cependant, c’est à partir de ce point de vue que se justifient également les dérives auxquelles nous assistons aujourd’hui : à la détermination du produit par son environnement, certains activistes opposent carrément la volonté de supprimer tout déterminisme non-conforme à leurs propres valeurs. Depuis quelques années, ce qui se fait appeler « cancel culture » (un anti-concept puisque la culture s’appuie précisément sur un héritage) se présente comme une sorte de guerre de religion, à la gloire de la destruction ou de l’effacement de toute influence culturelle, sociologique ou biologique. Ces activistes imaginent ainsi libérer les enfants d’un intolérable déterminisme afin de les placer dans le leur. Ils sont parvenus à politiser leur message d’autant plus facilement que les sciences de l’éducation sont pétries de constructivisme et de comportementalisme. En certains lieux, nous sommes désormais tenus de ne plus parler de père et de mère, mais de parent 1 et de parent 2. Nous sommes tenus d’enlever aux enfants les jouets dits genrés afin qu’ils puissent se déterminer sans contrainte à propos de leur orientation sexuelle ; un peu comme en un autre siècle, l’empereur Frédéric II aurait cherché à mettre en évidence la langue spontanée que parleraient les enfants, s’ils n’étaient influencés par aucune langue parlée autour d’eux. (1)
En somme, en prenant conscience que le contexte détermine nos choix et nos orientations, certaines personnes voudraient faire disparaître son influence. Mais elles ne perçoivent pas que ce qui détermine l’enfant est également un appel à quelque chose d’essentiel pour lui. Elles ne perçoivent pas que le contexte qu’elles combattent est rendu nécessaire par l’enfant lui-même et qu’elles mettent en péril un projet qui les dépasse. Cela leur demanderait un retournement intérieur. Il faudrait qu’elles puissent s’ouvrir à la possibilité que l’enfant soit lui-même à l’origine de sa famille et de tout le contexte qu’il rencontre en venant au monde.
C’est le second point de vue que nous voulons examiner : l’enfant, par sa présence, est celui qui fait de ceux qui se trouvent là, sa propre famille. Il est ce qui fonde cette famille ; autrement dit, tout en étant encore dans l’avenir de sa famille, il en est à l’origine.
Généralement, lorsqu’il est question d’avenir, nous nous représentons un « après-maintenant » qu’il s’agirait d’investir. Quand nous disons qu’un enfant est dans l’avenir de sa famille, nous pouvons nous représenter qu’il vivra plus longtemps que ses parents et qu’il sera leur bâton de vieillesse. Mais ce n’est pas l’avenir.
L’avenir n’est pas fait de ce que nous nous imaginons. Il n’est pas ce que nous aimerions ou ce que nous pouvons prévoir. Ce que nous pouvons prévoir, c’est le futur. Il suffit de prolonger ce que nous connaissons vers plus tard et nous arrivons au futur. Quand une femme est enceinte, nous pouvons prévoir qu’un enfant devrait naître. Les examens médicaux permettent de prévoir bien d’autres choses encore. Le futur est ce que nous pouvons prévoir et nous ne prévoyons jamais que des lignes générales et probables que nous pouvons supposer à partir d’un contexte connu. Le futur est la prolongation du passé. Donc, ce que nous prévoyons n’est jamais que le passé.
Toutes les prédictions, des plus fondées aux plus farfelues s’intéressent au futur. Il en a même été fait une discipline qui s’appelle la futurologie.
L’avenir, au contraire, s’approche de nous. Littéralement, il advient (ad-venir), tout comme l’enfant s’approche lorsque nous l’attendons pendant la grossesse. Tout comme il continue à advenir toujours plus au fil des années suivantes et toute sa vie.
Le courant de l’avenir suit un mouvement inverse à celui de la flèche du temps et c’est pourquoi il n’est pas prévisible. C’est pourquoi nous ne pouvons pas prévoir comment l’enfant sera dans sa vie. S’il est imprévisible, c’est parce qu’il est, de ce point de vue, unique. Seul ce qui est unique en son genre est imprévisible.
Lorsque nous parvenons à considérer l’enfant comme étant à l’origine de sa famille, c’est ce qu’il a d’unique que nous rencontrons. C’est son être. Un être qui, depuis l’avenir, préexiste à sa famille, et donc même à la fécondation. Et c’est lui que nous rencontrons, à travers ce bébé qui vient au monde, comme un mystère à découvrir. Vos enfants ne sont pas vos enfants, écrivait Kahlil Gibran dans Le Prophète. Ils sont les fils et les filles de la Vie qui se désire. Ils viennent par vous, mais ne sont pas de vous. Ils sont avec vous, mais n’appartiennent qu’à eux-mêmes…
Ainsi, pour nous ouvrir à cet être dans ce qu’il a d’unique et essayer de le rencontrer lui, de l’accueillir lui, c’est à l’avenir que nous avons à nous ouvrir.
S’ouvrir à l’avenir ne va pas sans lui faire de la place. Cela ne va pas sans essayer de ne pas l’encombrer avec ce que nous pourrions y projeter nous-même, en particulier de pensées qui s’imposent sans cesse à nous et nous font prévoir, espérer et redouter toutes sortes de choses.
Pour nous ouvrir à l’avenir, nous avons à découvrir en nous l’espace au coeur duquel nous ne sommes pas déterminé. Hanna Arendt le nomme « présent vécu » (2), une brèche ouverte dans la flèche du temps, un arrêt dans ce qui sinon nous fait automatiquement passer d’une cause à une conséquence. Nous avons à exercer notre attention afin qu’elle s’approche au plus du présent. (3)
Posons ici que nous sommes, en tout cas, déterminés à chaque fois que nous sommes « pilotés » par des conditions antérieures, c’est à dire à chaque fois que nous réagissons. Être déterminé, c’est réagir à quelque chose et justifier nos actes d’après une antériorité, plutôt que de découvrir l’endroit en soi à partir duquel il est possible d’agir. Les valeurs que nous voulons défendre en réaction à ce que nous entendons, nous déterminent. De même, les désirs que nous voulons satisfaire, les espoirs qui répondent à nos peurs. Toutes ces choses nous aveuglent quant à ce que l’avenir vient nous offrir d’inédit.
Les combats extrémistes qui visent à déconstruire les vieilles structures de nos sociétés, est vain, car déterminé eux-mêmes par la haine. Ils sont donc fermés à l’avenir et n’apporteront rien de nouveau dans la société. Ils ne feront qu’aggraver ce qui est déjà là. La véritable source de nos déterminismes ne se trouve pas dans la société, mais en nous, en notre psychisme. Plutôt que de plier le contexte éducatif à nos critères étroits, il est capital de découvrir que nous ne sommes pas les produits d’une société, mais que nous pouvons advenir à nous-même, être fondé en nous-même, à la cause de nous-même et ajouter notre présence originale en ce monde.
L’enfant qui advient est à la cause de lui-même. Il est unique au monde et nous appelle à devenir présent afin de pouvoir le rencontrer. Il a besoin de nous pour le devenir lui-même. Il a besoin que nous prenions soin, à travers le petit enfant qui rit ou qui pleure, de son être qui s’approche depuis l’avenir et qui prend pied dans la vie par degrés. Il a besoin que nous ne nous laissions pas envahir par nos craintes, nos doutes et nos exaspérations qui ferment l’avenir, là où la confiance, le courage, la stabilité intérieure peuvent l’ouvrir. Il a besoin que nous apprenions à nous tenir au présent.
Lorsque nous aspirons à ce que l’enfant advienne à lui-même, qu’il soit un jour au plus juste de ce qu’il est, nous sommes en train d’aspirer à ce que cet enfant manifeste ce qu’il a d’unique au monde. Et c’est la qualité de présence que nous pouvons lui offrir qui est pour lui, dans le contexte de sa famille, la ressource qu’il attend. Notre présence est pour lui comme une porte que nous ouvrons pour qu’il advienne pleinement au monde. Toute l’éducation est là, dans cette nécessité de la présence.
Bien à vous
Guillaume Lemonde
NOTES
1- Frédéric II (1194-1250), empereur du Saint-Empire romain-germanique, érudit, parlait six langues, dont le latin, l’allemand, le grec et l’arabe et s’intéressait à l’éducation et aux arts. À la fin de son règne, il lança plusieurs expériences. L’une d’elle est rapportée par le moine franciscain Salimbene de Adam : «Il fit des expériences pour connaître la langue et le parler qu’emploieraient, en grandissant, des enfants qui n’auraient parlé avec personne. Pour ce faire, il ordonna à des nourrices de donner du lait à des enfants, en les nourrissant au sein, de les baigner, de les nettoyer, mais en aucun cas de les cajoler, ni de leur parler. Il voulait en effet savoir s’ils parleraient en hébreu, langue primitive, ou en grec, ou en latin, ou en arabe, ou dans la langue des parents qui les avaient procréés. Mais il œuvrait en vain, parce que les enfants, ou bébés, mouraient tous : ils ne pouvaient vivre, en effet, privés des battements de mains, des gestes, de la gaieté, des cajoleries de leurs nourrices.»
2- Hanna Arendt, LA CRISE DE LA CULTURE, introduction.
3- Guillaume Lemonde, QUATRE QUALITÉS DE PRÉSENCE, Cahier de la démarche Saluto, Coll. Relation thérapeutique, 05/2025, N°7.



1 commentaire
Excellent article Guillamme!
Merci sincèrement!
C’est ça!!!