
UN ÉVÈNEMENT N’EST PAS UNE ÉPREUVE EN SOI
Un événement n’est pas une épreuve en soi.
Un deuil, un licenciement, une séparation, etc., sont des faits avant d’être des épreuves. Ce ne sont concrètement des épreuves qu’au moment où quelqu’un est là pour les vivre. Potentiellement, ce quelqu’un pourrait découvrir une ressource inconnue s’éveillant en lui, une présence surprenante lui permettant de ne pas se laisser altérer par ce qui se passe. Potentiellement, il n’est pas impossible qu’il découvre comment traverser ce qui se présente. Mais personne ne le sait à l’avance. Et tout ce que l’on peut prévoir n’est pas forcément ce qui va réellement se passer.
Il y a donc ce que l’on peut prévoir – ce qui est de ce monde – et les talents que l’on ne peut pas prévoir. D’un côté, ce qui est prévisible fait partie des choses que nous qualifions de finies, puisqu’écrites dès le début. Elles sont inscrites dans le monde matériel et dans le temps. Ce qui est imprévisible est dans l’infini, c’est-à-dire ailleurs que dans la matière et dans le temps. La personne qui rencontre cet événement potentiellement difficile à vivre, pourra-t-elle, au contact de ce qui fait obstacle, rendre présents ces talents ?
Entre ce qui nous détermine et ce qui, venant d’un autre plan, rend possible la traversée de l’obstacle, une dialectique se met en place. Cette dialectique a été pensée à la fin du XVIIIe siècle par Johann Gottlieb Fichte. Il l’a nommée « thèse-antithèse-synthèse » (1). Thèse et antithèse, nous connaissons : il s’agit de l’opposition de base existant entre le contexte et l’être. C’est le « ou bien, ou bien » : ou bien le contexte détermine tout de l’être et supprime sa liberté, ou bien l’être parvient à modeler le contexte à ce qu’il désire.
En fonction de ces deux possibilités varient les sentiments qui sont ressentis, les jugements qui sont portés sur la situation, les pensées qui s’imposent et les choses que les sens nous conduisent à prendre en considération.
L’essentiel de notre existence se déroule sur ce mode. Tant que nous avons les moyens de soumettre le contexte à ce que nous voulons, il n’y a pas de problème.
Les problèmes surviennent quand les stratégies apprises sont mises à l’épreuve. Le contexte reprend alors le dessus et nous sommes en prise avec une épreuve.
Représentons-nous un acteur sur la scène d’un théâtre. Il se peut que l’agencement de la scène du théâtre le gêne et l’empêche de jouer. C’est la thèse de notre dialectique. Il se peut que l’acteur essaie de s’imposer à cet agencement, changeant les accessoires qui ne lui vont pas, le costume qu’il trouve trop court, les éclairages qui l’aveuglent. C’est l’antithèse. Mais il se peut qu’il ait des difficultés à y parvenir. Malgré tous ses efforts, il se sent quand même limité par ce que le théâtre lui permet.
À quel moment l’acteur va-t-il quand même se lancer dans son jeu ? À quel moment va-t-il habiter le contexte, même s’il est contraignant, avec les talents dont il est potentiellement doué ?
Va-t-il découvrir en lui ces talents, par exemple, dans cette situation qui semble bloquée, la possibilité de ne pas se laisser déstabiliser pour autant ?
Les talents dont il est question, ont la particularité de n’être déterminés par rien, puisqu’ils viennent justement rencontrer ce qui nous détermine. Rien dans le passé ne peut les expliquer. Ce n’est donc pas une affaire de biologie, de génétique, d’origine sociale, etc. Ce sont des talents qui ne s’expliquent pas. Pour la même raison, rien ne peut nous forcer à les rendre présents. Ils ne peuvent être rendus présents que par un choix intime, un choix de l’être qui s’en saisit dans l’instant.
Il y a par exemple la confiance. Alors que nous pouvons subir un contexte inattendu qui contrarie nos idées, la confiance est un talent qui vient rencontrer les aléas de la vie et les idées que l’on se fait au sujet de ce qui devrait être ou ne pas être. Elle vient compléter d’une attention particulière ce qui, sinon, déterminerait nos actes. Nous sommes alors attentif à n’attendre rien de particulier et à être ouvert à tous les possibles. Une souplesse intérieure est ainsi rendue possible.
Grâce à ce talent, l’acteur est avec la scène telle qu’elle est et peut se lancer dans son jeu. Il peut improviser avec ce qui, jusque-là, le gênait. Il devient réellement acteur du moment. « L’Homme n’est pleinement Homme que lorsqu’il joue »(2). Il n’est pas pour autant dans une acceptation béate de ce qui pourrait être éventuellement inacceptable, mais présent à ce qui est là plutôt qu’à ce qu’il aurait aimé. Cette présence le rend libre. Un être confiant peut de ce fait prendre des mesures que, sinon, il n’aurait pas osé concevoir, de peur des conséquences. Un être confiant est cohérent avec ce que la situation requiert.
Un autre talent est la vaillance. C’est également un talent de l’être, du fait que rien ne peut obliger quiconque à être vaillant. Avec vaillance, l’acteur se souvient à chaque instant de son projet sans jamais se projeter dans un résultat. Les aléas ne le bloquent pas, car tant que la pièce n’est pas achevée, rien n’est joué. Les aléas ne déterminent pas la qualité du résultat. La qualité se joue à chaque instant. L’acteur avance donc avec ce qui se présente, pas à pas. Chaque obstacle est l’occasion de songer au prochain pas, à la prochaine étape. Chaque obstacle devient, grâce à la vaillance, grâce à cet engagement, une opportunité de repréciser le projet.
L’acteur et la scène du théâtre ne sont plus en opposition. Une synthèse s’est faite. Une synthèse qui n’est ni la somme, ni le plus petit dénominateur commun des réalités de chacun, mais quelque chose qui se présente comme une réalité nouvelle qui unit ce qui était en opposition.
Cette réalité nouvelle naît de cet infini que l’acteur a rendu présent, contre toute attente, dans ce qui était prévisible. Il complète le monde fini d’un infini qui ne s’y trouve pas sans lui.
Telle est cette dialectique. Elle élève le « ou bien, ou bien » vers un « et ». Mais ce n’est pas un « et » qui additionne, c’est un « et » qui élève la rencontre des opposés en quelque chose de même nature et pourtant de différent. C’est un dépassement.
Cette dialectique est la manifestation de ce qui, en nous, n’est pas déterminé (l’infini, l’universel en nous), et qui émerge dans ce qui, en nous, est déterminé. Et ainsi, le particulier s’ajuste à l’universel.
Cette présence infinie en nous peut se placer à l’origine des circonstances, c’est-à-dire qu’elle peut en répondre. Plutôt que d’essayer de supprimer à tout prix les obstacles, il devient possible de les rencontrer et de les traverser. Plutôt que de refuser ce qui se présente et de se perdre dans un espoir ou un regret, il devient possible d’être présent aux circonstances et de se déterminer par rapport à elles.
Hegel nous dit que : « Dans la volonté libre, le véritable infini est réalité effective et présence. » (3)
Ce ne sont alors pas les circonstances qui nous déterminent et qui, de ce fait, nous invitent à tout faire pour les supprimer, mais nous-même qui nous déterminons en toute liberté. Toutefois, le paradoxe est que nous pouvons librement choisir de nous saisir de cet infini justement parce que les circonstances nous contraignent…
Les circonstances qui nous déterminent sont les conditions extérieures de notre liberté, et cet infini que nous accueillons dans notre condition humaine si limitée dans le monde des lois de la physique, cet infini incarné, est la condition intérieure de notre liberté. (4)
Guillaume Lemonde
Bibliographie :
1 – Johann Gottlieb Fichte, DOCTRINE DE LA SCIENCE (1794), Editions L’Harmattan, 2016.
2 – Friedrich Schiller, LETTRES SUR L’ÉDUCATION ESTHÉTIQUE DE L’HOMME (1794-1795).
3 – Georg Wilhelm Friedrich Hegel, PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE DU DROIT (1821), Vrin, 1998, p. 85.
4 – Pietro Archiati, CHRISTIANISME OU LE CHRIST ? E.A.R., Genève, 1996.



1 commentaire
Et oui c est formidable
Ces petites considerations hebdomadaires
Merci