
LES QUATRE SEUILS DE LA CAVERNE
C’était une petite caverne de rien du tout. Un trou d’une vingtaine de mètres tout au plus, dans une roche calcaire, au bord d’un chemin piqué d’aubépines. L’été, sur mon vélo, je m’y rendais parfois pour une de ces explorations dont la première est restée une merveille de souvenir d’enfance. J’avais peut-être quatorze ans et lisais à cette époque le Voyage au centre de la Terre avant de me coucher. Captivé par ce récit fantastique, j’avais décidé d’explorer la grotte dont m’avait parlé mon père quelques temps auparavant.
Une reconnaissance s’imposait avant de descendre plus profondément dans ce gouffre qui devait donner directement sur le Stromboli de l’autre côté du monde. Je m’y étais rendu seul, après le repas, aux heures immobiles de la sieste. J’avais couché mon vélo devant l’entrée et, me tenant sur le seuil de la cavité, tandis que le soleil chauffait mes épaules, je sentais une humidité froide me lécher le visage. J’étais entre deux mondes, ce qui me procura une sensation indicible justifiant à elle-seule d’avoir pédalé si loin. Je me tenais sans bouger devant cette ouverture noyée de ronces, savourant le prochain pas qu’il faudrait faire. Ce passage était celui par lequel débutait l’aventure. J’étais en train d’ouvrir un livre plus fameux encore que celui de Jules Verne. J’étais Axel Lindenbrock lui-même, devant le Sneffels. Ce n’était peut-être qu’un jeu et je me racontais des histoires, mais en même temps il s’agissait d’un moment de totale présence, riche de sentiments profonds. J’étais au début de quelque chose qui me gonflait la poitrine d’une joie aventureuse emplie de respect pour l’inconnu.
Cela descendait raide pour pénétrer dans l’antre. Il y faisait noir comme dans un four. Je n’étais équipé que de vieux habits qui ne risquaient rien. Pas de lampe ni de corde. Le soleil haut dans le ciel donnait sa pleine vigueur. J’entrais dans le trou et me trouvais aussitôt aveuglé par l’obscurité. Les premiers pas se firent à tâtons, puis je glissais et dévalais sur les fesses dans un noir intégral. Mes pupilles dilatées n’y voyaient rien. Je me redressais. Le jeu tournait mal. Les histoires qui m’habitaient, prenaient vie dans le sombre silence de cet endroit. Un ours des cavernes dormait peut-être quelque part, une créature qu’il ne fallait pas réveiller. Bizarrement j’entrepris de compter mes pas, comme si cela pouvait changer quelque chose. J’essayais sans doute de me tenir à du solide pour ne pas me noyer dans les abysses de ma fantaisie. Je m’agrippais à leur mathématique stérile, calculais les distances, traçait intérieurement le plan de mon parcours et me pris une roche dans la figure. La douleur me réveilla. J’étais plus présent que jamais ; plus du tout en train de jouer.
Juste après l’entrée, il y a un deuxième seuil dans chaque grotte.
C’est une chose trop oubliée par ceux qui utilisent une torche électrique. Après être passé de la lumière du jour à l’obscurité la plus absolue, il faut en effet un certain temps pour s’habituer au noir et y discerner quelque chose. Passer de l’obscurité à la pénombre ne va pas si vite. Graduellement, mes yeux s’accommodèrent et des reliefs surgirent, d’abord modestement puis de plus en plus nettement. Je pouvais me repérer un peu. Je cessais de penser et commençais à observer. Ce deuxième seuil n’est pas porté par des élucubrations comme le premier, mais par la vue. Le jeune explorateur que j’étais se retrouvait à observer le terrain et avançait en apnée, sur le qui-vive dans un univers où l’œil devenait l’instrument le plus important. Je retenais mon souffle et écarquillait les yeux afin de mieux distinguer les aplats et les bosses, me méprenant parfois. Chaque petite tâche ombrée prenait soudain de l’importance et certaines semblaient indiquer un passage dans cet univers chaotique, où des murs entiers se retournaient sur une voûte pour plonger vers le sol. Hésitant, il me fallait parfois approcher le nez de la roche pour vérifier ce que je voyais trop indistinctement.
Puis vint un troisième seuil.
Je l’atteignis un peu plus loin lorsque la lumière qui se tenait derrière moi, commença à faiblir. Je sentais ce seuil s’approcher à mon pas qui ralentissait. Avancer plus loin serait risqué. Je n’y verrais alors vraiment plus rien. Devant mes yeux ne papillonnaient déjà plus que quelques phosphènes gris. Je les prenais pour une paroi là où il n’y avait rien. Il faisait trop sombre pour ne plus me méprendre. Il n’y avait plus que des mirages et je m’arrêtais pour essayer de voir encore. En vain. J’étais passé de la pénombre à l’obscurité. J’étais tenté de sortir en reculant. Il me faudrait du courage à présent. C’était le troisième seuil, celui des intrépides. Il était plus raisonnable de revenir un autre jour avec de quoi éclairer la grotte. Mais vu que j’étais arrivé à cet endroit, il m’apparut soudain dommage de ne pas persévérer. Après un instant permettant de jauger ma détermination, je soufflais et m’élançais. N’y voyant rien, je n’avais d’autre choix que de suivre la ligne droite, bras devant, dans l’ombre épaisse jusqu’au fond de la niche, au fond de la terre. Sous mes pieds le sol était inégal. Je le sondais, redoutant l’abîme qui pourrait s’ouvrir à tout moment devant moi. J’arrivai sur un plan incliné qui tendait à rejoindre le plafond, m’obligeant à m’accroupir. La glaise n’offrait aucune prise et je dérapais plusieurs fois. À chaque mètre gagné, j’interrogeais ma volonté de poursuivre et arrivai enfin, en suivant la paroi, dans un lieu qui me parut gigantesque tant il était sonore.
Le néant m’entourait. Une obscurité épaisse et quasi étouffante. Je suivais à main gauche la paroi qui paraissait circulaire. J’avais perdu toute orientation. La peur tout d’un coup m’envahit.
J’étais parvenu tout au fond de ce trou à un nouveau seuil.
Le quatrième, le plus grave de tous peut-être, celui après lequel il n’est plus possible d’avancer droit devant soi. J’errai. Les efforts nécessaires jusque là, n’avaient plus aucun sens en l’absence d’une direction. Mais cette subite impuissance faisait place à autre chose de plus subtil. Je m’arrêtais, essoufflé, et écoutais mon cœur battre à tout va. À mesure qu’il se calmait, j’entendis des gouttes d’eau tomber de la voûte. Par mes oreilles grandes ouvertes j’écoutais la caverne murmurer. Le silence était plein de sa présence. Je me sentais perdu, mais étrangement j’étais en sécurité. Il y aurait d’une façon ou d’une autre un chemin devant moi. Doucement je pus retrouver un peu de paix. Un bruit, un peu plus lointain que les autres, une petite pierre tombée d’une paroi peut-être, se fit entendre. Je tournais la tête dans sa direction et aperçu au loin une clarté blafarde. Le jour m’appelait. Il répandait dans cette caverne une douceur ineffable. Je m’arrêtais un instant pour l’accueillir. Il me semblait qu’aller trop vite à cet endroit, aurait fait violence à cette lumière délicate. Ma pause s’éternisa. Une heure peut-être… Il s’agissait de goûter cette nouvelle venue. Cette lumière apparaissait comme une promesse. Comme une libération légère. Tout un univers bruissait à travers elle. J’avais découvert un passage vers dehors, vers un monde nouveau. Etais-je sur le point de ressortir comme Axel Lindenbrock en Italie après un long voyage dans les entrailles du monde ? J’étais en tout cas heureux, quoi qu’il arrive. Je comprenais que le quatrième seuil était celui de la confiance et de la gratitude. De très loin, le jour semblait me souhaiter la bienvenue, comme on accueille un héros perdu. Cette lumière apportait de la joie et il me prit à cet endroit précis tout à la fois l’envie de courir à sa rencontre et de ne surtout rien en faire, pour mieux ressentir cette fraîcheur et cette légèreté jusque dans mes membres. Je me remis en marche, mais très doucement. Où plutôt, c’est la lumière qui s’avançait vers moi. Elle ouvrait un large espace que je distinguais clairement. Les parois se découpaient contrastée devant elle. Elle semblait rayonner de très loin et m’offrait d’embrasser avec la profondeur de la grotte, celle de l’horizon.
Je retrouvais mon vélo couché dans les ronces. Un vieux vélo rouge que je considérais avec bonheur. J’étais à mon point de départ et pourtant, tout paraissait différent. Le soleil un peu plus bas à l’ouest jouait dans les feuilles d’un hêtre. Une hirondelle attrapa une mouche sous mon nez. Les fougères dansaient dans la brise tandis que des nuages se ramassaient au-dessus des bois. Ce voyage au centre de la terre m’avait ouvert le cœur sur la vie. J’étais entré en me racontant des histoires. Désormais chaque chose me racontait la sienne.
Je ressortais émerveillé de cette petite caverne. Je ne comprenais pas l’alchimie qui venait d’avoir lieu, mais les sensations que m’avaient procurées cette aventure restaient indélébiles. Les quatre seuils traversés ce jour-là, m’apparaissent aujourd’hui de même nature que ceux que nous rencontrons à chaque instant de la traversée de l’existence. Ils sont l’occasion de quatre expériences fondamentales de notre rapport au monde : la stabilité intérieure au milieu des sentiments, la profondeur au coeur de la sensorialité, le courage du prochain pas, la confiance, cette ouverture au tout autre, au tout possible.
Ainsi, cette petite caverne m’a offert une expérience fondatrice de la démarche Saluto.
Les inscriptions sont ouvertes pour la prochaine formation !
À bientôt
Guillaume Lemonde


