
LE FUTUR A CHANGÉ
Le futur a changé.
Celui de mon enfance scintillait de machines volantes, de voyages dans le temps, d’odyssées stellaires vers les confins inconnus de la galaxie. C’était un avenir saturé de promesses, où l’imaginaire trouvait un souffle inépuisable. Certes, des voix — celles d’Huxley, d’Orwell et d’autres encore — avaient déjà exploré les recoins sombres d’un monde à venir, livré aux tyrannies eugéniques et aux surveillances totalitaires. Mais ces dystopies nous étaient lointaines, presque abstraites. Pour nous, enfants de ce temps-là, l’an 2000 apparaissait comme un rendez-vous merveilleux. Nous pouvions nous projeter trente années plus loin et continuer de rêver.
Aujourd’hui, lorsque nous tentons de nous projeter, ce ne sont plus des promesses mais des inquiétudes que nous rencontrons : catastrophes écologiques, effondrement des écosystèmes, tensions géopolitiques, pandémies, mouvements de désintégration sociale, intelligence artificielle remplaçant l’humain réduit à l’obsolescence… Il semble désormais que les machines ne soient là que pour nous surveiller, nous duper ou nous remplacer. L’idée même de progrès a vacillé. Elle s’est effondrée sous le poids de ses propres conséquences.
Non seulement le futur s’est assombri, mais il s’est aussi rapproché. Il n’est plus un horizon lointain, mais une pénombre menaçante, une nuit sans lune qui nous attend dès demain matin. Certains évoquent même l’extinction pure et simple de l’espèce humaine.
Et pourtant — j’ose l’écrire ici — quel que soit l’avenir qui s’en vient, n’oublions pas que le futur que nous imaginons est une illusion. Il n’est qu’une projection, une construction. Nous l’élaborons à partir de données, de faits, mais nous le nourrissons de peur. Lorsque nous étions enfants, la peur nous faisait déjà deviner, dans la nuit, la silhouette d’un loup ou d’un fantôme. Chaque ombre semblait dotée d’yeux jaunes, et les frissons qui nous parcouraient le dos nous en faisaient découvrir d’autres.
Ce qui s’en vient sera peut-être — probablement — difficile : des crises, des guerres, des épidémies, une force totalitaire capable de soumettre une part importante de l’humanité. Mais quel que soit l’avenir, nous restons responsables de notre futur :
L’avenir advient, mais le futur — cette projection que nous nous en faisons — nous en sommes responsables. Il n’est pas là pour être occulté, ni pour être compensé par de jolis rêves, mais pour être regardé. Il se donne à nous pour être rencontré. Et la rencontre qu’il propose s’est tellement rapprochée du présent qu’elle nous invite à habiter notre vie d’une manière nouvelle. Nous le savons désormais : le meilleur n’est pas demain. Il ne s’agit plus d’espérer — c’est-à-dire d’attendre passivement que les choses s’arrangent — ni de confier notre destin à ceux qui promettront de tout résoudre.
Le futur, en devenant obscur et proche, nous fait comprendre que nous ne pouvons plus nous projeter plus loin et que nous avons à apprendre à mieux habiter le présent. Le trésor de l’existence est au présent. Il l’a toujours été. Mais autrefois, nous avions encore l’illusion de pouvoir rêver au lieu de le saisir.
La peur est le gardien de notre présence. Elle nous accompagne tant que nous ne sommes pas vraiment là. Elle tisse autour de nous des dystopies, qui deviennent réalité pour nous inviter à exercer notre présence.
Rien ne nous y oblige.
Rien ne nous oblige, par exemple, lorsque tout semble aller mal, à avoir confiance, c’est-à-dire à très activement ne rien attendre de spécial et à être ouvert à toute possibilité. Pourtant, c’est précisément dans ces moments que la confiance est nécessaire. Rien ne nous force à persévérer lorsqu’apparaissent les obstacles. Et pourtant, n’est-ce pas lorsqu’ils se présentent à nous que la persévérance est la plus nécessaire ?
Alors, si nous éprouvons de la peur en pensant à ce qui arrive dans le monde, nous pouvons inviter ce futur sombre à s’approcher de nous encore davantage, le ramener jusqu’à nous, maintenant, au point que le futur frappe à notre porte, à cette minute même. Si nous faisons cet exercice, nous remarquons que nos yeux s’ouvrent sur ce qui nous entoure réellement. Nos projections s’éteignent et nous allons à l’essentiel de la vie. Loin de faire de nous des êtres passifs, cette expérience est engageante. Nous sommes engagés pour ce que nous rencontrons à l’instant, sans nous projeter plus loin qu’immédiatement. Cela ne signifie pas que nous ne puissions avoir de projets, cela signifie seulement que si nous avons un projet, nous restons avec ce qui est à faire maintenant pour lui. Et cet engagement attentif à ne pas nous projeter dans quelque intérêt personnel ou quelque crainte que ce soit, c’est l’amour. L’amour n’est pas un sentiment. C’est la qualité de notre engagement lorsqu’il est sans projection, sans attente, sans calcul, sans crainte, car au présent. Un engagement pour celle et celui que je rencontre en ce moment et pour ce que la vie propose.
Le futur s’assombrit précisément à l’instant où nous sommes appelés à découvrir l’amour.
Bien à vous
Guillaume Lemonde


