
UN FOU SE PREND POUR NAPOLÉON
voir l’article intitulé le masque et l’acteur.
Un fou se prend pour Napoléon. Il se promène avec son entonnoir sur la tête, une main derrière le dos et une main glissée dans son chandail. Bref, c’est un fou, dira-t-on. Mais nous, nous qui ne sommes pas fous, ne nous prenons-nous pas également pour quelqu’un que nous ne sommes pas vraiment ? Nous nous prenons pour cette personne que nous appelons Moi et qui est née un certain jour et qui a une certaine famille, une certaine histoire. Nous avons des souvenirs qui nous donne une conscience de ce Moi, une continuité dans le temps. Nous avons notre point de vue sur le monde, nous avons des images qui nous habitent et nos préférences qui nous caractérisent. Évidemment, nous pourrions ajouter à cette liste bien plus que cette maigre énumération, mais en définitive, ce qui fait que nous sommes qui nous sommes, la plupart du temps se résume à ce que nous ne sommes pas réellement : cela se résume à une somme de conditions préalables. Le nom que nous avons reçu, les souvenirs que nous avons acquis en fonction des événements que nous avons traversés, les point de vue que nous avons conquis, les préférences que nous avons développées, au fil du temps… La personne que nous sommes se développe au fil du temps en fonction d’un contexte ; contexte biologique, génétique, héréditaire, familiale, social, professionnel, etc. Elle dépend de ce contexte et n’est pas fondée en autre chose qu’en lui. Elle s’identifie à lui. Placez, à leur naissance, un jumeau dans une riche famille et l’autre dans une favela, deux personnalités différentes vont « se construire » à partir de ces contextes différents. Vous aurez donné à ces deux bébés des masques différents et ces masques auront bientôt fait corps avec la peau de leur visage. Le mot personne, du grec prosopon, signifie « ce qui se présente (pros) à la vue (ôps) », c’est-à-dire le visage et par extension la personne elle-même. Prosopon désignait à l’origine le masque que portaient les comédiens et qui leur permettait d’incarner chaque personnage. Mais qui sommes-nous derrière le masque ?
Est-il possible que chacun de nous soit là pour apporter au monde quelque chose qui n’aurait jamais existé sans nous ? Quelque chose d’unique ?
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Notre personnalité, ce qui en nous trouve son explication dans le passé, n’est jamais que le prolongement du passé, un prolongement suffisamment complexe pour être rare et sembler unique. Mais comme telle, notre personnalité n’étant que prolongement des conditions préalables, elle ne peut rien apporter de nouveau.
Ainsi, ce que nous avons d’unique ne peut pas se lire dans le passé de notre histoire. Ce que nous avons d’unique ne peut se lire qu’à travers ce qui advient dans les péripéties de notre vie.
Bien-sûr, grâce au passé de notre histoire, nous avons la conscience de qui nous sommes. Sans passé, nous irions dans la vie, tel un canard sans tête.
Mais c’est à travers ce qui advient que nous pouvons éprouver qui nous sommes.
En nous tournant vers le passé, nous pouvons expliquer le contexte qui a contribué à l’identité que nous avons, tandis qu’en accueillant ce qui advient, nous pouvons éprouver notre présence dans ce contexte.
Comme ces moments ne dépendent pas du passé, ils sont éprouvés dans leur inconditionnalité : ce sont des moments de réelle gratitude, de courage, d’amour…
Guillaume Lemonde


