
CE QUI NE NOUS TUE PAS…
« À L’ÉCOLE DE LA VIE, ce qui ne me fait pas mourir me rend plus fort. » (1)
Cette phrase de Friedrich Nietzsche pose question.
« Nous contestons avec force l’aphorisme que revendiquent à la fois Goethe et Nietsche : ce qui ne tue pas rend plus fort. », écrivent Jacques Fiard et Emmanuèle Auriac dans L’erreur à l’école : petite didactique de l’erreur scolaire, 2006.
« Ce qui ne tue pas rend plus fort ? » Pas si sûr, finalement. Le contraire est sans doute plus vrai », remarque Bernard Werber dans Le miroir de Cassandre, Albin Michel, 2010, §60.
En réalité, cette phrase de Nietsche est impossible à comprendre sans prendre en compte les deux courants du temps qui se rencontrent en nous.
D’un côté, il y a la flèche du temps qui depuis le passé le plus ancien (depuis le début du temps ?) voit s’enchaîner les conséquences à leurs causes. De ce point de vue, nous sommes le prolongement de toutes sortes d’événements préalables ; comme par exemple de la fécondation d’un ovocyte par un spermatozoïde, et avant cela, de la rencontre de nos parents et avant eux, de celle de tous les couples qui ont abouti à eux. En remontant la flèche du temps, nous voyons comment chaque événement détermine en nous quelque chose. Nous ne sommes de ce point de vue rien de plus que la synthèse du passé. Chacun de nos actes s’explique comme la réaction à ce qui a précédé. Nous faisons, pensons, ressentons ceci ou cela car quelque chose s’est produit avant cela qui l’a déterminé.
Comme nous sommes de ce point de vue le résultat du passé, nous ne sommes pas fondé en nous-même et sommes donc soumis aux influences du contexte de notre vie. De ce point de vue, ce qui nous renforce, nous renforce. Ce qui nous tue, nous tue…
Mais, il y a un autre courant du temps, un courant qui « circule » dans le sens opposé à la flèche du temps. Nous avons un mot en français qui le désigne : l’avenir. L’avenir est ce qui advient et comme cela advient, cela ne peut être prévu. L’avenir, c’est exactement tout ce que nous ne pouvons pas prévoir et qui advient (le futur étant à l’inverse ce qui est prévisible, puisqu’il est la projection que nous nous faisons de ce qui pourrait arriver, lorsque nous prolongeons vers plus tard la compréhension que nous avons du passé).
Or, comme ce qui advient ne dépend d’aucune antériorité, cela est à chaque fois unique et original. De ce fait, si nous avons nous-même une part absolument unique, elle ne peut qu’advenir toujours. Elle ne peut être expliquée à partir d’aucune condition préalable.
Autrement dit, c’est depuis l’avenir que nous advenons à nous-même et que nous rencontrons le contexte de notre vie qui se déploie depuis le passé.
Comme ce qui en nous advient ne dépend d’aucune condition préalable, cette part de nous-même est ce qui en nous ne se laisse pas déterminer par les épreuves. Elle est ce qui a le talent de traverser les épreuves.
L’épreuve est pour elle l’occasion d’exercer ce talent.
Lorsqu’un jour nous nous retournons sur notre vie et pensons aux épreuves passées, il est possible que nous constations que nous avons changé. Un talent qui était encore à venir est advenu et nous a permis de traverser cette épreuve qui aujourd’hui, loin de peser, se révèle avoir été le champ d’exercice indispensable à ce talent.
Et c’est alors seulement qu’il est possible de dire :
« À L’ÉCOLE DE LA VIE, ce qui ne me fait pas mourir me rend plus fort. » (1)
Guillaume Lemonde
1- Friedrich Nietzsche, Le crépuscule des idoles (1888). Traduit par Henri Albert, éditions Mercure de France, 1908 (7e édition), partie Maxime et flèches, §8, p.108.


