
L’HUMANITÉ : UNE TERRE INCONNUE À DÉCOUVRIR
S’il reste une terre inconnue à découvrir, avant même de chercher de nouveaux horizons dans l’infiniment grand ou l’infiniment petit, c’est l’humanité.
L’humanité, non comme concept ou idée, mais comme expérience. Non pas l’humanité que le dictionnaire définit comme « l’ensemble des êtres humains », mais une réalité à vivre au cœur de chaque rencontre.
Définir l’humanité comme l’ensemble des êtres humains est aussi réducteur que de dire d’un livre qu’il est un ensemble de feuilles reliées entre elles. Certes, ces feuilles sont assemblées par de la colle ou du fil, mais qu’en est-il de cette autre réalité essentielle : l’histoire qui les unit, au point qu’on ne puisse retirer une seule page sans briser la cohérence de l’ensemble ?
Ainsi, déclarer que l’humanité est formée de l’ensemble des êtres humains, c’est rester dans une logique quantitative, qui passe à côté de ce que signifie être humain avec les autres. Qu’est-ce qui, en chacun de nous, nous relie vraiment à tout autre être humain — au-delà de nos proches, de nos sympathies, de nos valeurs et de nos expériences ?
Les sympathies n’étant pas universellement partagées, elles nous ferment à l’expérience de l’humanité. Dit autrement, si nous nous fions à ce que nos sentiments nous disent de quelqu’un, c’est à l’humanité entière que nous nous fermons.
Ce qui signifie en retour que l’humanité est une expérience intime, qui peut se donner à l’occasion de chaque rencontre.
Faut-il pour cela mettre les sentiments de côté ? Certainement pas : nous n’aurions sinon aucun accès à l’expérience elle-même. Nous ne pourrions même plus avoir de point de vue à partir duquel la faire. Il ne s’agit pas de mettre les sentiments de côté, ni ce qui nous est important, mais d’offrir à nos sentiments une attention toute particulière ; une attention qui puisse dégager au coeur de leurs oscillations un présent vécu, dans lequel est accueilli cet autre, sans projeter sur lui sympathies et antipathies. (1)
De la même manière, il est important d’apporter une attention à nos valeurs. Elles nous éloignent de ce qu’est l’humanité autant que nos sentiments, puisque nous les choisissons précisément d’après nos sentiments (comme le dit Spinosa, ce n’est pas parce que les choses sont bonnes que nous les aimons, mais parce que nous les aimons qu’elles sont bonnes – c’est d’ailleurs la base même du mythe fondateur de la Genèse qui raconte comment le désir de consommer le fruit est à l’origine de la connaissance du bien et du mal).
Ainsi, les grands ensembles politiques, économiques ou religieux qui cherchent à imposer certaines valeurs à l’échelle mondiale (par exemple, la démocratie), oeuvrent contre l’humanité : ils voudraient réduire « le tout autre que soi » que nous pourrions rencontrer, à un « identique à soi ». Ils visent une normalisation, une massification qui étouffe la richesse de l’humanité. De la même manière, lorsque nous suivons le secret espoir qu’un jour viendra où tout le monde vivra en paix, nous sommes sur la même pente : celle d’une uniformisation des points de vue qui nous éloigne de l’expérience.
Ce n’est pas en cherchant à former des ensembles toujours plus vastes que nous rencontrons l’humanité, mais en découvrant en soi ce point de solitude à partir duquel nous pouvons faire de la place à tout autre que soi.
C’est dans l’attention portée à notre prochain que se trouve l’expérience de l’humanité. Ni dans le sentiment, ni dans le partage de valeurs communes, mais dans l’attention que nous avons à ouvrir un espace de rencontre ; dans l’attention que nous nous exerçons à ramener au présent de la rencontre plutôt que de la laisser captive de ce que nous croyons déjà savoir et de ce que nous prévoyons. (2)
Et lorsque cette attention s’offre mutuellement, nous sommes reliés au-delà de nous-mêmes, au-delà de nos sympathies et de nos valeurs : la rencontre devient le lieu vivant de notre humanité commune.
Nous participons aux expériences de l’autre, nous les partageons, les vivons en communion. (3)
Et l’on comprend alors que là où deux sont présents l’un à l’autre, l’humanité entière est présente.
Et que l’humanité entière présente à ce moment-là avec nous, ce n’est évidemment pas 8 milliards d’individus, mais l’essence de l’humanité qui relie 8 milliards d’individus : le Je de l’humanité.
Dans un texte célèbre, il est nommée le Christ. « Car là où deux ou trois sont assemblés en mon nom … » (4)
Bien à vous
Guillaume Lemonde
NOTES:
1- G. Lemonde – Les talents de l’être – Introduction – 2025/03 (n°6)
2- G. Lemonde – Les talents de l’être – Quatre qualités de présence – 2025/05 (n°7)
3- La théorie actuelle qui dénonce les appropriations culturelles traduit, en ce sens, un aveuglement : elle empêche de voir que c’est dans l’attention réciproque, et non dans la clôture identitaire, que se donne l’expérience de l’humain.
4- Matthieu 18:20


