
AVONS-NOUS UN LIBRE ARBITRE ?
Le libre-arbitre, la faculté que nous pensons avoir de nous déterminer librement, ne serait qu’une illusion (1).
Spinoza l’écrivait, en son temps, dans son Éthique :
« Les hommes se trompent en ce qu’ils pensent être libres et cette opinion consiste en cela seul qu’ils sont conscients de leurs actions, et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés. » (2)
« C’est ainsi qu’un enfant croit désirer librement le lait, et un jeune garçon irrité vouloir se venger s’il est irrité, mais fuir s’il est craintif. Un ivrogne croit dire par une décision libre ce qu’ensuite il aurait voulu taire. De même un dément, un bavard et de nombreux cas de ce genre croient agir par une libre décision de leur esprit, et non pas portés par une impulsion. Et comme ce préjugé est inné en tous les hommes, ils ne s’en libèrent pas facilement. L’expérience nous apprend assez qu’il n’est rien dont les hommes soient moins capables que de modérer leurs passions, et que souvent, aux prises avec des passions contraires, ils voient le meilleur et font le pire: ils se croient libres cependant, et cela parce qu’ils n’ont pour un objet qu’une faible passion, à laquelle ils peuvent facilement s’opposer par le fréquent rappel du souvenir d’un autre objet.» (3)
De fait, nous n’échappons pas aux lois du réel et comme tout ce qui existe, nous sommes soumis aux nécessités de notre nature. Ainsi, nos comportements sont influencés, pour ne pas dire dictés, par de nombreux facteurs. Nos émotions, mais aussi, avant même que nous ne percevions ces émotions, la libération de certains neurotransmetteurs et ou de certaines hormones, orientent nos pensées et nos actes.
Au-delà de la biologie, elle-même conditionnée pour une bonne partie par les particularités de notre patrimoine génétique, d’autres facteurs nous déterminent également : les représentations que nous avons à disposition, les habitudes qui sont les nôtres, la langue que nous parlons, influencent forcément, d’une manière ou d’une autre, notre sensibilité, notre faculté de jugement et nos agissements. Nos opinions, elles-mêmes déterminées par nos préférences, conditionnent les associations d’idées que nous pouvons faire, lesquelles orientent notre regard et nous conduisent à détecter les confirmations qui manquaient à nos arguments.
Les soubassements de nos préférences sont eux-mêmes inconscients. Certains iront voir un psychiatre afin qu’il décrypte pour eux les ressorts qui les animent. Ils auront peut-être besoin d’un diagnostic pouvant valider leur façon d’être au monde, espérant, grâce à cette étiquette délivrée par un scientifique, mieux se comprendre. D’autres s’intéresseront à leur généalogie, essayant de dépister des secrets de familles, les histoires non résolues, qui auraient sur leur vie un impact important. D’autres encore consulteront l’horoscope de leur naissance. Finalement, chacun fera comme il le peut pour gagner un espace de liberté.
Mais cette quête de compréhension de soi-même, passant par la mise en lumière d’une antériorité signifiante, est en même temps un piège. En cherchant ce qui pourrait être responsable de notre conduite, nous passons à côté de quelque chose d’essentiel : nous passons à côté de ce qui en nous consent à suivre cette conduite. Nous nous interdisons de prendre en compte ce qui en nous pourrait justement apprendre à se tenir dans ce qui nous détermine sans être déterminé pour autant. Nous passons à côté de la part la plus essentielle de nous-même, à savoir justement nous-même.
Le produit d’une antériorité, le fruit d’une hérédité, d’une culture, d’un milieu social, ne peut pas avoir conscience qu’un tel espace de liberté existe. Il reste déterminé, n’ayant même pas la représentation du monde permettant de supposer que cela puisse être autrement. Il dira avec Claude Bernard qu’ « Il y a un déterminisme absolu dans les conditions d’existence des phénomènes naturels, aussi bien dans les corps vivants que dans les corps bruts. »
Claude Bernard, médecin célèbre du XIXe siècle, est le fondateur de la science expérimentale. Il pose les bases de la méthode expérimentale qui aujourd’hui est celle des neurosciences. Il nous dit encore :
« Il faut admettre comme un axiome expérimental que chez les êtres vivants aussi bien que dans les corps bruts, les conditions d’existence de tout phénomène sont déterminées d’une manière absolue. Ce qui veut dire en d’autres termes que, la condition d’un phénomène une fois connue et remplie, le phénomène doit se reproduire toujours et nécessairement, à la volonté de l’expérimentateur. La négation de cette proposition ne serait rien autre chose que la négation de la science même. En effet, la science n’étant que le déterminé et le déterminable, on doit forcément admettre comme axiome que dans des conditions identiques, tout phénomène est identique et qu’aussitôt que les conditions ne sont plus les mêmes, le phénomène cesse d’être identique. […] Or, c’est à l’aide de l’expérimentation seule, ainsi que nous l’avons souvent répété, que nous pouvons arriver, dans les phénomènes des corps vivants, comme dans ceux des corps bruts, à la connaissance des conditions qui règlent ces phénomènes et nous permettent ensuite de les maîtriser. » (4)
La méthode expérimentale essayant de mettre en évidence les causes déterminant les phénomènes qu’elle étudie, ne peut pas démontrer l’existence du libre-arbitre, celui-ci n’étant justement, par nature, déterminé par rien.
En 1983, Benjamin Libet, neuroscientifique, concluait que le libre arbitre n’existe pas (5). Il avait objectivé que le désir d’effectuer un mouvement considéré comme libre et volontaire est précédé par une série de changements électriques dans le cerveau. Mais sa conclusion outrepasse ce que sa méthode permet. La méthode expérimentale ne peut connaître de la nature humaine que ce qui en elle est un produit de la biologie et d’un contexte. Elle ne peut connaître d’elle que ce qui est conditionné et déterminé.
Si quelque chose en nous peut ne pas consentir à suivre le déterminisme de la biologie et du psychisme, cela ne peut pas se lire dans la biologie et dans le psychisme. Et logiquement, cela ne peut se lire dans rien précédant l’acte qui serait posé librement. Cela ne peut donc pas se prouver par quelque méthode expérimentale que ce soit. Cela peut juste s’éprouver.
Ainsi, le libre-arbitre s’éprouve (tandis que son inexistence se prouve). Le libre-arbitre s’éprouve dans la décision de ne pas suivre le passé, c’est-à-dire de se mettre en disposition de ne pas avoir à réagir (réagir à ce que nos perceptions provoquent comme sentiments, réagir à ce que nos sentiments provoquent en nous de jugements, réagir à ce que nos jugements provoquent en nous comme pensées). Se mettre dans une telle disposition s’exerce et c’est par cet exercice que cet espace de liberté s’éprouve.
Cet exercice est celui de la présence. (À CE SUJET VOUS POUVEZ LIRE CECI)
Il ne s’agit pas de supprimer les conditionnements et les déterminismes. Ce serait d’ailleurs impossible. Mais d’ajouter aux conditionnements que nous avons nécessairement, une attention qui ne s’y trouve pas. Toute la question de la présence est d’éprouver cette attention. Une attention qui serait telle que nous deviendrions apte à rencontrer une situation donnée sans réagir aux échos intérieurs qu’elle provoque en nous.
Ainsi, pouvons-nous agir en cohérence avec ce qu’une situation demande, c’est à dire ne pas réagir aux échos intérieurs que cette situation provoque en nous ? Pouvons-nous nous ouvrir à ce que cette situation nécessite sans être aveuglé par une nécessité antérieure nous déterminant ? Pouvons-nous nous exercer à être présents à nos sentiments de manière à les vivre pleinement plutôt que de les voir influencer notre faculté de jugement ?
Pouvons-nous nous exercer à être présents à notre faculté de jugement de manière à la vivre pleinement plutôt que de la voir influencer les associations d’idées qui se forment en nous toutes seules ?
Pouvons-nous nous exercer à être présents aux associations d’idées qui se forment en nous toutes seules, de manière à les vivre pleinement plutôt que de les voir influencer notre manière de percevoir le monde ?
Pouvons-nous nous exercer à être présents à nos perceptions de manière à les vivre pleinement plutôt que de les voir influencer nos sentiments ?
Nos perceptions sont influencées par les associations d’idées qui nous traversent, elles-mêmes influencées par notre point de vue, lui-même influencé par nos sentiments, eux-mêmes influencés par nos perceptions… Pouvons-nous décider d’exercer notre attention à chacun de ces aspects de notre psychisme ?
Cela nous permettrait de percevoir et de nous déterminer dans une situation donnée, plutôt que de laisser résonner des échos intérieurs nous déterminant.
Nous pourrions nous ouvrir ainsi à plus grand que nous-même. « Plus grand » signifiant ici que cela dépasse les contingences personnelles et les échos intérieurs que chaque perception provoque en nous.
Cette ouverture naît d’une décision. Elle est l’expression de notre volonté. Elle est un acquiescement de notre volonté, dirait Bernard de Clairvaux (6)
Bien à vous
Guillaume Lemonde
NOTES
1- « J’entends par liberté, au sens cosmologique la faculté de commencer de soi-même, un état dont la causalité n’est pas subordonnée à son tour, suivant la loi de la nature à une autre cause qui la détermine quant au temps.» Kant, CRITIQUE DE LA RAISON PURE. PUF, Traduction Tremesaygues et Pacaud, p. 394
2- Spinosa, ETHIQUE, livre II.
3- Spinoza, LETTRE À SCHULLER, 1674.
4- Claude Bernard,
5- LIBET, Benjamin et al., « TIME OF CONSCIOUS INTENTION TO ACT IN RELATION TO ONSET OF CEREBRAL ACTIVITY (READINESS-POTENTIAL) », Brain, 1983, 106, p. 623-642.
6- Bernard de Clairvaux, Traité sur le libre- arbitre.


