
DEVANT LE VIDE – POURQUOI MOI ?
Il y a d’abord l’annonce du diagnostic. Ce genre de diagnostic qui n’arrive qu’aux autres et que nous recevons, incrédules ; l’effondrement d’un monde, la protestation et une question qui retentit, universelle : « Pourquoi ? »
Dans l’absurdité de l’existence, un besoin ineffable de retrouver du sens. « Qu’ai-je fait pour que ça m’arrive ? »
La culpabilité tourne à vide, cherchant en vain à se justifier.
Comment ne pas vaciller ? Les rouages de l’existence étaient bien huilés. Nous avions pris nos précautions, nous allions aux rendez-vous de dépistage, ne fumions pas — ou si peu —, ne buvions pas — ou seulement en compagnie des amis : « Un moment de convivialité, vous comprenez ? »
« Alors pourquoi moi ? » « Pourquoi maintenant ? »
À qui s’adressent ces questions ?
Qui décide de qui est touché et qui ne l’est pas ? Existe-t-il une grande loterie derrière le voile ? Les trois Moires ont-elles repris du service depuis la fin de la civilisation grecque ? Existe-t-il une justice rétributive qui récompense les bons et punit les mauvais ?
Il fut un temps pas si lointain où le cancer, la tuberculose et la syphilis étaient des maladies honteuses. Elles évoquaient une cause probablement inavouable. En cherchant les raisons de ce qui nous arrive, nous ne sommes pas si éloignés de cette époque.
Mais si nous cherchons les raisons de ce qui nous arrive, c’est bien parce que sans elles, l’existence est absurde.
Il faut une cause à tout. Une explication génétique pour les plus rationnels, un péché pour les plus catholiques, un traumatisme refoulé pour les plus psychologues, un karma pour les plus orientaux, un mauvais œil, une loyauté intergénérationnelle, etc. Peu importe…
Ce besoin de comprendre et de combler le vide est d’abord impossible à contrer : nous avons horreur du vide. Tellement horreur du vide que nous sommes même capables de nier le hasard et d’affirmer qu’il n’existe pas.
Alors, une fois trouvée une explication, même la plus improbable, nous nous y accrochons et la transformons en évidence. Une évidence qui n’en est pas une : une croyance que nous prenons pour un savoir et qui nous stabilise. Un peu. Momentanément.
« Pourquoi ? »
Le médecin, de son côté, ne peut pas répondre à cette question à l’aide de ce que l’Université lui a appris. Les étiologies les plus savantes ne diront jamais pourquoi l’improbable est devenu réel. Les statistiques ne satisfont pas l’expérience de celui qui est concerné.
Mais peut-être que le médecin peut se dire que si, quelque part, un tout autre entend cette question, s’il existe, au cœur du monde, une instance qui nous connaît si intimement qu’elle sait pourquoi (ou « pour quoi ». Il est peut-être mieux de l’écrire ici en deux mots), alors il est important de l’écouter. Et pour l’écouter, de faire silence.
Le médecin, pris de vertige devant l’absurde, a exercé durant des années d’études, la rationalité combleuse de vide. Il a une explication à tout. Un pansement pour chaque plaie. Faire silence n’est pas au programme.
Il n’a pas appris à fermer les livres qui s’ouvrent sous son crâne et à se dresser dans le flot continu des pensées qui le traversent. Il n’a pas appris à renoncer à les suivre. Renoncer comme on décide de faire face au vent des grandes marées, bien campé sur ses jambes.
Rester là et renoncer à se laisser happer par les protocoles qui s’imposent. Taire ce qu’il sait, ou ce qu’il croit, car il croit sans doute bien plus qu’il ne sait, bardé d’évidences rassurantes. Se tenir devant le vide sans tenter de le combler : un exercice impossible… qui demande une attention pure.
Ce faisant. rencontrer celui qui demande pourquoi et lui demander, juste lui demander : racontez-moi ce que vous vivez.
Et l’écouter.
Et le médecin remarque qu’à chaque phrase entendue, des pensées lui viennent. Ne pas les suivre et écouter encore.
Écouter dans ce témoignage l’intime qui se révèle.
J’aimerais vous inviter à lire un texte écrit il y a quelque temps. Il est écrit dans ce silence. Vous le trouverez sous ce lien. Il est pour moi important, intime et précieux. Pour vous.
Guillaume Lemonde


