
ICARE AVEUGLÉ
Bonjour !
Peut-être que les grandes avancées technologiques d’aujourd’hui sont dans la continuité du génie de Dédale. Nous nous souvenons des ailes artificielles qu’il mit au point un jour et qui permirent à Icare de braver le Soleil…
Voici donc, pour vous, un poème qui me semble d’actualité. Il est tiré du recueil « Le Minotaure », qui sera bientôt en ligne.
ICARE AVEUGLÉ
On sait comment Icare escalada l’azur
et tomba dans la mer. Ce fut le premier saut
d’un homme vers le ciel et pourtant l’aventure,
malgré ce qu’elle avait de grand et de nouveau,
a laissé dans l’Histoire une saveur amère.
Les siècles ont jugé la folie du héros :
il n’est pas innocent d’imiter les oiseaux
et de rêver monter avec eux dans les airs.
Pourtant l’humanité chaque siècle essaya
et construisit des ailes de toile ou de bois,
des ballons et des chars propulsés par des oies,
des caissons contenant des gouttes de rosée
sensés le jour venu rejoindre la nuée,
des vêtements d’écume plus fins que la soie
et que la pleine lune aspire jusqu’aux cieux.
Que d’énergie perdue à tenter l’impossible,
à concevoir sans fin des machines terribles
capables d’arracher, ne serait-ce qu’un peu,
les hommes à la Terre. Icare se tenait
debout sur la muraille et regardait en l’air.
Avant de s’élancer, il marqua un arrêt
pour contempler son aile et faire une prière.
Mais quel donc est le dieu capable d’exaucer
pareil aveuglement ? Un serpent qu’une faille
échancrée abritait, fit crisser ses écailles
et considéra l’homme achevant de prier :
– Ainsi soit-il, dit le reptile en s’approchant.
On parlera longtemps de toi qui a vaincu
la loi de gravité avec entendement.
Il n’est sans doute pas de plus haute vertu
que cette pensée apte à saisir, à figer,
la grâce des oiseaux dans une invention
capable de voler. Ton aile articulée
force terriblement mon admiration.
Lorsque l’on est déchu comme moi sur la Terre
d’un rang meilleur sans doute, en tous cas moins austère,
et que l’on sent son âme à l’étroit dans un corps
écrasé par la pierre et rongé par la mort,
on ne peut regarder le vol d’une hirondelle
sans éprouver la nostalgie de l’infini,
quelque chose d’amer comme un sanglot nourri
par le destin sévère au visage cruel.
Ton aile est bien jolie. Il semble que tu aies
enfin concrétisé le plus vieux de nos souhaits :
être libre, voler où nous portent nos vœux,
assouvir cette soif d’obtenir toujours mieux.
Les serpents et les hommes regardent le ciel :
lorsque l’on vit au sol, les rêves ont des ailes.
Le serpent se taisant vint se mettre au soleil
et sembla méditer dans un demi-sommeil
une pensée confuse en train de se former :
– A quoi rêve un oiseau s’il peut déjà voler ?
Garde-t-il en son cœur cette aspiration
qu’éveille la douleur des choses impossibles ?
Lorsque l’on peut franchir aisément l’horizon,
reste-t-il quelque part un monde inaccessible
offrant par sa limite un espoir stimulant ?
Que peut encor’ souhaiter la plume dans le vent ?
En vérité, plus rien ! La satisfaction
se tient à l’antichambre d’un sommeil profond.
Icare, m’entends-tu ? Nous dormions autrefois
et notre quiétude indicible et sans joie
flottait dans l’éternel, et cela décrivait
des cercles dans le ciel. Icare n’entendait
qu’un sifflement lointain et criait « Liberté »
pour se donner courage avant de s’élancer.
– Icare, les oiseaux sont moins libres que toi,
ils suivent des désirs qu’ils ne maîtrisent pas
et leurs vœux à leur suite les emportent vite,
plus vite qu’il ne faut pour s’en apercevoir.
Ils planent, supérieurs, incapables d’avoir
sur eux quelque pouvoir. Oui, l’âme dans sa fuite,
quand bien même elle croit à cette illusion,
ne fait que s’enfoncer dans un vide profond,
dépendante à jamais pour se sentir légère
de l’adéquation quelque peu hasardeuse
entre ce qu’offre la nature généreuse
et le désir si difficile à satisfaire.
Et le ciel nous aspire dans un puits sans fond.
Telle est la pesanteur qui de l’âme a raison.
S’affranchir de la Terre et de sa gravité
n’offre rien d’autre qu’un semblant de liberté
soumise à l’éternel petit-bonheur-la-chance.
Il n’y aura jamais de progrès sans souffrance
et sans renoncement, jamais de liberté.
Icare au bord du vide s’était envolé.
Et le serpent suivit un moment du regard
ce qui bientôt ne fut qu’un tout petit point noir
papillonnant devant le soleil aveuglant.
– Icare s’oubliant dans sa fuite en avant
est tombé vers le haut, murmura-t-il enfin.
Alors, il regagna son trou dans la muraille
sans attendre de voir le petit point soudain
s’embraser et sombrer comme un fétu de paille.
G. Lemonde



3 Commentaires
Icare, l’image inversée de Narcisse…
Ah oui ! D’un côté, le repli sur soi oubliant tout lien avec la réalité extérieure et de l’autre l’élan vers l’extérieur, qui remet en question les limites du réel. Comment le dirais-tu ?
Icare, l’échec.