
C’EST EN PHILOSOPHANT QUE L’ON SE PRÉPARE À MOURIR
Au chapitre XX de ses Essais, intitulé « C’est en philosophant que l’on se prépare à mourir », Montaigne écrit : « N’ayons rien si souvent en la teste que la mort. A tous instants représentons la à nostre imagination et en tous visages. » (…) « Puisque nous ne savons pas où la mort nous attend, attendons-la partout. Envisager la mort, c’est envisager la liberté. Qui a appris à mourir s’est affranchi de l’esclavage. Il n’y a rien de mal dans la vie, pour celui qui a bien compris qu’en être privé n’est pas un mal. Savoir mourir nous affranchit de toute sujétion ou contrainte. » (1)
Inspirée de Montaigne, une pratique pourrait devenir quotidienne : celle de nous représenter la mort s’approchant de nous. Tout d’abord, nous dire que nous allons la rencontrer dans dix ans. Comment cela nous fait-il si nous savons que c’est dans dix ans que nous allons mourir ? Comment envisageons-nous la vie ? Après un moment, représentons-nous qu’elle viendra dans cinq ans. Cela change-t-il quelque chose ? Et dans deux ans ? Peut-être que certaines aspirations nous semblent désormais superflues et d’autres plus urgentes. Dans un an ? Dans six mois, deux mois, un mois, une semaine ? Finalement, ayant pris le temps d’approcher ce rendez-vous, sachons que c’est maintenant, dans quelques secondes… Ouvrons les yeux, si nous les avions fermés durant ce petit voyage. Comment est-ce lorsque nous nous disons que la mort est ici, qu’elle vient de franchir le seuil de notre porte et se présente au chambranle de notre chambre ?
Soudain, l’essentiel n’est pas pour plus tard. C’est maintenant qui importe. Les sens, ouverts sur le monde, le découvrent libre de tout espoir, de toute projection, de tout jugement. Ce qui est, est tout simplement. Il n’y a même pas le temps de la nostalgie en cet instant précis. Et ce que nous découvrons à travers une telle pratique, c’est cette présence en nous qui, dépouillée de tout, demeure à la fin. Une attention pure pour ce qui est. Une attention tellement pure qu’elle se fait prière. Une prière qui, du fait même qu’elle est sans attente, se donne à ce qui se présente. Et ce don sans attente se fait amour.
Peu importe comment nous mourrons, conscients ou dans notre sommeil, brutalement ou lentement, nous sommes déjà en train de rencontrer la mort, chaque jour, lorsque nous choisissons d’être présents à ce qui nous entoure. Lorsque nous sommes attentifs, nous sommes déjà avec la mort. Elle n’est pas plus proche du vieillard que de l’enfant. Elle est à chaque instant lorsque nous décidons de ne pas suivre ce qui nous projette dans un résultat, un espoir. Lorsque nous pouvons rester en silence avec une question sans suivre toutes les tentatives de réponses qui s’imposent à nous. Sans même espérer une réponse. Lorsque nous pouvons vivre la peur sans chercher à la rassurer, ou la haine sans chercher à l’assouvir, même en pensée.
Mais, chose essentielle que cette pratique révèle et qu’un écrit ne peut transmettre, c’est que même le résultat de la pratique n’est pas ce qui compte, puisqu’un résultat escompté est déjà une projection. L’exercice présenté ici, et que les écrits de Montaigne ont inspiré, ne se fait que pour être fait, sans aucune attente de résultat ou de bénéfice. C’est ce que nous pouvons éprouver en le faisant qui est intéressant, étonnant, merveilleux, et cette présence en nous, qui décide de faire l’exercice, se découvre au moment de le faire.
Bien à vous
Guillaume Lemonde
Bibliographie
Michel de Montaigne, Essais/exemplaire de Bordeaux, 1588-1592, chapitre XX, Livre 1er.



2 Commentaires
Bonjour Guillaume!
Cet écrit me touche beaucoup. Je suis actuellement en train de pratiquer cette présence aux côtés des chevaux, en travaillant avec eux, mais dans cet espace où l‘on attends aucun résultat. C‘est grâce à l‘approche d‘Arlette Agassis, qui travaille ainsi à partir de la pure présence à ce qui est. Pas facile, mais les quelques instants ou l‘on y est, c‘est si délicieux! Nous rejoignons alors le cheval dans son monde, et ce partage est magique.
Merci pour ton blog
Bises
Carol Kellendonk