
DÉTERMINÉS ET LIBRES
Bonjour à tous !
En train d’écrire un cahier au sujet de l’âme comme pont entre entre le corps et l’esprit, intitulé « Le psychisme, la Source, le Prince et le Murmure ».
Je vous livre ici quelques passages tirés des premières pages.Tant de choses sont encore à raconter !
En attendant, j’espère que cela vous donnera envie de vous intéresser aux nombreux Cahiers déjà publiés. Vous les trouverez en suivant ce lien.
Au fait ! BIENTÔT UNE FORMATION À LA DÉMARCHE SALUTO !
Il reste quelques places. Vous pouvez suivre ce lien.
Guillaume Lemonde
***
Il était une fois un événement fondateur de l’histoire humaine. Il remonte à un temps antérieur aux premiers rites funéraires, et même à la maîtrise du feu. De cet événement nous ne savons rien. Pourtant, c’est lui qui est à l’origine d’un paradoxe constitutif de notre nature : nous sommes à la fois déterminés et libres.
De nombreuses disciplines — de la génétique à la sociologie, en passant par la psychologie — montrent que nous naissons pris dans un ensemble de déterminations biologiques, familiales, culturelles et historiques. Aristote soulignait déjà le poids de l’habitude dans la formation du caractère, tandis que les Stoïciens rappelaient que la plupart des événements échappent à notre contrôle. Pourtant, ces mêmes penseurs affirment qu’au cœur de ce réseau de causes se trouve en l’être humain une capacité irréductible d’orientation, de discernement et de décision : Aristote la nommait prohairesis ; Épictète y voyait la faculté de l’assentiment, lieu de la liberté intérieure. Ainsi, à travers les siècles, de nombreux philosophes ont reconnu l’existence en nous d’un centre libre, inexplicable par les seules contraintes qui nous façonnent.
Si nous sommes fondés dans ce qui nous précède, dans le prolongement de tout ce qui a rendu notre existence possible, d’où vient ce qui en nous cherche à s’en détacher ? La différenciation psychique, qui conduit chacun à développer un point de vue singulier et à suivre une trajectoire propre, ne se déduit pas entièrement des déterminismes. Elle peut être décrite, analysée, située dans une histoire, mais elle ne trouve pas dans cet enchaînement de causes une raison suffisante. Pour qu’apparaisse un être capable de s’écarter de ce qui le conditionne, il faut qu’à un moment se produise un écart : une brèche.
Or, un tel écart ne provient ni du contexte — puisqu’il s’affranchit de lui — ni d’une volonté entièrement soumise au déterminisme — car rien de déterminé ne peut, par lui-même, s’arracher à la chaîne qui le produit. Pour qu’existe la possibilité d’un choix, il faut que la possibilité de la liberté ait été introduite. Nous aurions pu n’être que des êtres intégralement déterminés. Pourtant, nous faisons paradoxalement partie de deux ordres simultanés : celui de la causalité, et celui de la liberté. Il faut donc qu’à un moment, un premier écart se soit inscrit dans le cours du monde.
Il a donc fallu qu’un principe séparateur intervienne.
De quel nature est-il ? La question reste ouverte. Et avec cette question, une autre interrogation surgit, comme dans un jeu de poupées gigognes : comment ce principe a-t-il pu lui-même s’extraire de l’ordre et de la cohérence du tout pour y introduire une impulsion remettant en question cette harmonie première ?
À cette énigme, l’un des récits les plus anciens de l’humanité — déjà présent sur des tablettes sumériennes, puis dans le livre de la Genèse — propose une réponse imagée. Il met en scène, dans un jardin, où règne l’harmonie la plus aboutie, le maître créateur de toutes choses. Nous le voyons placer dans ce jardin luxuriant un homme, une femme. Il leurs dit qu’ils peuvent manger de tous les fruits du jardin mais leur désigne un arbre en leur interdisant de consommer les siens. Sans doute est-ce là une manière de nous dire que la séparation, d’où naîtra la liberté humaine, était inscrite dès l’origine même du monde.
Toujours est-il que tout principe séparateur introduit un désordre dans le système où il agit : il le polarise. Dès lors, le monde se divise — le sujet face à l’objet, l’esprit face à la matière, le bien face au mal. L’arbre « de la connaissance du bien et du mal » symbolise cette polarisation : il est l’arbre de la scission, celui par lequel l’unité originelle se fragmente en un monde duel. Même notre conscience du temps se trouve polarisée : un avant s’oppose désormais à un après, un passé à un futur.
Notre liberté est à ce prix. Pour que nous ayons la possibilité d’être libre dans un monde déterminé, nous avons à vivre une polarisation entre deux centres de gravité : d’un côté, le monde extérieur et ses lois et de l’autre, le monde intérieur centré sur le désir – car c’est bien le désir qui devient dès lors le nouveau centre de gravité de l’être humain. Nous ne nous sentons libres que lorsque nos désirs ne sont pas entravés.
D’ailleurs, en consommant le fruit, l’homme et la femme du mythe font également dépendre leur jugement du désir : ils déclarent bon ce qu’ils convoitent, et mauvais ce qui les contrarie (1). Et leur jugement libéré d’un ordre supérieur, mais soumis au désir, les conduit à organiser leurs pensées d’après ce même désir. Ainsi, ils interprètent ce qu’ils perçoivent, d’après lui. Ils sont devenus des sujets dans un monde dont ils voudraient être maîtres. Sujets, et donc subjectifs, car leur connaissance tourne autour de leur désir qui les commande. Mais comme ils s’identifient à leur désir, puisque leur jugement en dépend, ils se sentent libres lorsqu’ils peuvent l’assouvir.
Cette intuition traversera les siècles et trouvera, chez Sigmund Freud, une formulation radicale : celle du Ça, ce réservoir pulsionnel qui habite l’homme et oriente en secret sa volonté consciente. (2)
***
Avec la polarisation du temps, c’est également notre rapport à la cohérence du tout qui se trouve polarisé : notre rapport au monde spirituel.
Pour le comprendre, l’adjectif spirituel demande à être reprécisé. Il est souvent réduit à une métaphysique étrangère à toute démarche de connaissance, cantonné à une pratique religieuse. En réalité, il s’enracine dans le latin spiritus, le souffle : une action immatérielle, qui met en mouvement. Est spirituel ce qui agit sans passer par les enchaînements matériels de cause à effet, et donc hors de toute polarisation entre un passé et un futur. Ainsi, spirituel est l’adjectif qui qualifie ce qui agit inconditionnellement. Or, ce qui est inconditionnel – non soumis à condition – est universel et éternel puisque nous soumis à un lieu ou à un temps.
Ce souffle est celui de la source d’un monde où tout est à sa place, un monde cohérent, un cosmos. C’est de cette source que le principe séparateur a éloigné notre conscience, nous offrant ainsi la possibilité d’un espace de liberté.
Cette précision étant faite, nous comprenons que le courage, la confiance, l’amour, s’ils ne sont pas soumis à condition, s’ils s’exercent inconditionnellement, sont l’expression d’une nature spirituelle en nous.
Mais notre conscience, séparée de la source et donc du plan spirituel, l’ignore absolument : le désir est toujours soumis à condition. Pour lui, le temps polarisé entre un avant et un après, est orienté par les conditions qui lui sont favorables ou défavorables. Et comme le futur dépend de ces conditions, la cause de toute chose est à chercher dans le passé.
Ainsi, avec la polarisation du temps, ce qui organise le monde et la vie, se trouve situé dans le passé, comme une source lointaine. C’est au tout début de tout ce qui existe, que nous croyons devoir la chercher. Elle est l’hypothétique cause première, celle dont toute cause est issue : l’origine de l’Univers. L’origine de l’origine…
Ce commencement très ancien est figuré par de nombreuses traditions sous les traits d’un être primordial : le géant Ymir chez les Scandinaves, Pangu en Chine, l’« Ancien des Jours » dans la Kabbale ou encore le Dieu créateur de la Genèse, représenté comme un vieillard éternel. Mais ce que nous imaginons comme très vieux n’est, en vérité, que le reflet déformé de l’éternel, qui lui est atemporel : une présence première que notre regard polarisé transforme en vieillard cosmique.
De l’autre côté du temps, dans le futur, notre regard polarisé ne voit pas grand chose : pour le désir, le futur n’est que la projection de crainte ou d’espoirs. Évidemment, la fin de la vie fait désirer une suite, un Paradis, ou quelque chose qui puisse se poursuivre dans la mémoire des vivants. Mais ce ne sont là que des spéculations.
Pourtant, si nous considérons que tout ce qui arrive est d’abord un potentiel, nous pouvons concevoir que l’avenir, sans cesse, à travers le présent, se concrétise et glisse dans le passé qui le conserve… Nous pouvons concevoir un courant du temps qui va de l’avenir – un avenir incréé, irréalisé, mais déjà agissant – vers le passé, ce que nous décrivons en français par le verbe advenir. Ce potentiel peut être qualifié de spirituel, au sens que nous venons de donner à cet adjectif : ce souffle immatériel qui met en mouvement. Il met en mouvement un contexte et prend forme. Dans le passé, ce que nous trouvons alors, est la trace devenue matérielle de cette action spirituelle soufflant depuis l’avenir. C’est pourquoi, lorsque nous regardons vers le passé, c’est matériellement que nous nous représentons l’origine de l’univers, sous la forme d’un Big Bang ; de même, nous imaginons la vie, apparue des milliards d’années plus tard, comme issue d’une soupe protéique ; représentation d’ailleurs très proche de celle d’une divinité engendrant des créatures faites de limon, d’humus pétri comme l’argile, sur lesquelles elle souffle (spiritus) pour leur donner vie. Un souffle laissant sa trace dans l’argile.
Ainsi, dans l’avenir, à l’horizon opposé des images d’Ancien primordial, la source se laisse imaginer comme juvénile, toujours naissante — semblable, dans l’imaginaire chrétien, au souffle du Saint-Esprit, ou dans d’autres traditions, à l’enfant du Tao ou à l’élan d’Éros.
C’est des deux côtés la même réalité à laquelle notre conscience séparée du tout, et donc polarisée, donne deux qualités différentes. Dans le passé, ce qui créé le monde matériellement et donne à chaque chose un temps et un espace, inscrit dans des relations de causalités qui se poursuivent jusqu’à maintenant et pour longtemps, dans un déterminisme d’horlogerie. De l’autre côté, ce qui est agissant à chaque instant au sein de cette organisation du monde.
***
Si nous n’avions pas la possibilité d’être libres, si notre conscience n’était pas séparée de la source, celle-ci ne nous apparaîtrait pas polarisée et nous n’aurions pas conscience du passé et du futur. Le monde spirituel — ce potentiel à venir — se réaliserait jusque dans notre conscience, à tout moment, ne nous laissant aucune marge de manœuvre. Il dirigerait notre conscience selon les plans de l’ordre universel, comme il le fait dans la nature, jusque dans notre organisme.
Les informations qui se déposeraient dans notre organisme seraient les seules que nous pourrions suivre. Nous serions, jusque dans notre conscience, exclusivement soumis à notre hérédité, sans aucune possibilité d’envisager une existence autre que celle inscrite dans le corps.
Nous aurions des pensées héréditaires, des sentiments héréditaires, des points de vue héréditaires. Rien de personnel ne se développerait : toute notre conscience serait occupée par un psychisme héréditaire, c’est-à-dire un psychisme de groupe. Nous fonctionnerions, dirigés par cette sagesse dans laquelle nous baignerions tous, sans possibilité de nous en écarter. Nous aurions en nous une sage conscience collective qui nous guiderait.
Mais comme notre conscience a été séparée du plan spirituel, l’action de celui-ci reste pour une bonne part un potentiel, agissant de loin, depuis l’avenir. Il agit toujours dans notre organisme et partout dans la nature et le monde, mais il ne guide plus directement notre conscience. Il la laisse seule, la plus part du temps, s’immisçant en elle sous forme de songes, de symboles, d’aspirations à de grands idéaux, etc.
Sans doute est-ce ce que Carl Gustav Jung a perçu lorsqu’il évoque les archétypes et l’inconscient collectif. (3)
Les animaux savent d’instinct ce qui est bon pour eux. Leur conscience est guidée par la source. Elle leur donne un instinct sûr. Nous avons perdu cet instinct en acquérant la possibilité d’être libre. Nous ne savons plus ce qui est bon ou mauvais pour nous et devons le retrouver par nous même, d’après nous-même.
Nous pouvons nous appuyer sur l’expérience. Mais nous ne faisons plus l’expérience directe de cette sagesse spirituelle. Elle nous laisse les coudées franches. C’est pourquoi, en venant au monde, nous sommes inachevés, non-finis, « infinis », pourrions-nous dire. Nous portons un infini avec nous, un rapport à l’avenir encore irréalisé dans notre psychisme.
La croyance aujourd’hui répandue selon laquelle nous serions des êtres aboutis mais imparfaits provient d’un aveuglement quant à la réalité de l’avenir. Ceux qui pensent devoir améliorer l’humain par des puces électroniques ne connaissent pas la nature de l’avenir. Ils ignorent que nous ne sommes pas imparfaitement finis, mais parfaitement infinis.
Ils s’appuient sur les traces du passé – sur les pensées qui sont déjà là, sur les point-de-vue qui sont déjà là – pour rencontrer ce qui est après-maintenant et ne peuvent envisager que le futur.
Or, le futur n’est pas l’avenir. Le futur est une illusion d’optique, une tentative de percevoir une forme qui n’est même pas encore advenue. Le futur n’est que du passé que nous projetons plus loin. Cela nous permet de remplir un bilan comptable, une grille de mots-croisés et de savoir que le frigidaire doit être rempli (4). Mais ce n’est pas l’avenir. En ignorant l’avenir, ils restent aveugles à la polarisation de la source, comme si nous n’avions jamais été séparés, comme si nous n’avions pas gagné la possibilité d’être libres. C’est pourquoi, ils rêvent d’humains qui pourraient fonctionner selon un déterminisme impeccable, sans faille, sans possibilité d’erreur. Ils imaginent des machines pour compléter ce que nous sommes et trouvent en elles un substitut de sagesse universelle. Ils agissent contre la liberté, éprouvant inconsciemment la nostalgie d’un temps d’avant la séparation et veulent nous agréger en une masse informe et standardisée.
Cependant, quoi qu’ils fassent, l’avenir souffle dans notre direction depuis un point situé au-delà de maintenant. Il advient avec force, ne cesse d’agir dans le présent, portant avec lui une cohérence dépassant ce que notre psychisme élabore pour lui-même. Tandis que nous nous inquiétons du futur, advient de l’avenir ce qui remet en question nos prévisions. C’est ainsi que surgissent les imprévus, les coups du sort, les accidents. Bien-sûr, le psychisme s’en défend. Il veut être libre de contrainte et se met en lutte contre le monde, jusqu’à le détruire en essayant de le faire correspondre à ses désirs.
***
C’est pourquoi, il n’y a pas de différence fondamentale entre vouloir se protéger de l’adversité – c’est-à-dire de l’avenir et donc de l’action du plan spirituel qui souffle dans notre direction – et détruire le monde. La destruction du monde est inhérente à la possibilité qui nous a été donnée d’être libre.
Mais alors, comprenons que l’enjeu de l’écologie est spirituel. À moins de promouvoir une écologie qui exclut l’homme de la surface de la planète – ce qui est un discours fréquent – elle ne peut se concevoir sans que nous ne fassions chemin pour retrouver un lien avec le plan spirituel. De même, la recherche scientifique a un enjeu spirituel : soit nous continuons là aussi à vouloir supprimer le facteur humain de l’équation, en lui ajoutant ou substituant des robots et des algorithmes décidant à sa place, soit nous prenons en compte l’existence d’un au-delà de nous-mêmes. Nous pourrions multiplier les exemples, puisque cela concerne tous les domaines de notre existence.
Et cela ouvre une question fondamentale, centrale : comment faire un tel chemin de réunion à la source afin de ne pas mettre en péril le monde et les humains que nous sommes, et en même temps être libres – puisque c’est en nous séparant de la source que nous avons acquis la possibilité de le devenir ? Comment être tout à la fois libre et consentir aux nécessités qui fondent la réalité ?
À suivre… dans le prochain numéro des Cahiers de la démarche Saluto intitulé : « Le psychisme, la Source, le Prince et le Murmure ». J’en suis à la page 70… Ça avance 🙂
Guillaume Lemonde
NOTES :
1- Spinosa, Ethique
2- Sigmund Freud, DAS ICH UND DAS ES, 1923
3- Carl Gustav Jung, DIE ARCHETYPEN UND DAS KOLLEKTIVE UNBEWUSSTE, 1934–1954
4- Antoine de Saint Exupéry, LETTRE AU GÉNÉRAL X, écrite à La Marsa, près de Tunis, en juillet 1943, recueillie dans UN SENS À LA VIE, Gallimard, 1956.



2 Commentaires
Dr Lemonde, votre article est exceptionnel, il est d’un grand éclairage face aux enjeux de notre époque, il donne la place à une liberté consciemment choisie, apporte un soutien à la compréhension des aléas de l’écologie défendue avec le poing levée, les manifs destructrices et autres arguments trop égoïstes!
Je me réjouis de lire la suite, tout en approfondissant ma réflexion personnelle sur le grand rôle des Etres spirituels que nos sens ne savent ou ne peuvent pas encore voir!
Quelle belle réflexion sur ce qu’est l’être humain. Et sa condition terrestre : n’est-ce pas aussi par un acte de séparation que le chaos se distingue en ciel et terre ?