
LA PÊCHE À LA LIGNE
Le Raymond, un vieux garçon du même âge que Pierre, notre grand-père, habitait à Marnay au bord de la Grosne. Il partageait sa ferme avec sa très vieille mère. Elle vibrait dans un coin de la cuisine, ratatinée sur une chaise cannelée. Des papiers collants pendaient du plafond pour piéger les mouches. Au mur, pendaient un vieux miroir et un calendrier des PTT représentant un chat posté devant le bocal d’un poisson rouge. Sur la table couverte d’une toile cirée, deux verres en guise de bienvenue. Pierre vida le sien. Il s’informa des dernières nouvelles. Le Raymond évoqua la météo et les remarquables dimensions d’un brochet qu’un gars du village avait récemment pêché.
Il nous conduisit à l’arrière de la maison. Nous passâmes devant le clapier qui abritait une dizaine de lapins. Le clapier serait trois ans plus tard le lieu d’une tragédie. Ce serait en été. Nos parents confieraient Croque-choux au grand-père pour les vacances. Croque-choux, un lapin domestique, roux, dodu, habile à dénuder les câbles électriques sans s’électrocuter ; un lapin très attentif, à en croire cette prouesse. Le grand-père, encombré par cet invité estival, le mettrait en pension chez le Raymond. Mais en présence d’un animal aussi bien nourri, celui-ci déciderait de le préparer à la moutarde. Il inviterait le grand-père à partager son festin. Cela dégoûterait à jamais un de mes frères de manger du lapin.
Bref, le Raymond avait un clapier bien garni. Il avait également un potager, vers lequel il se dirigea, muni d’un seau et d’une bêche. Il éventra la terre noire aux abords du compost et recueillit une poignée grouillante de vers blancs qu’il remit au grand-père. Nous allions à la pêche.
Il devait être six heures du matin. L’eau était calme. La barque se trouvait à deux pas de là. C’était une barque de pêcheur munie d’un vivier. Pierre la repeignait tous les deux ans, avec des couleurs qu’il se procurait chez le droguiste : un gris-souris pour la coque, un vert prairie et un rouge de Chine pour le bordage. Ce jour-là, nous ne pêcherions pas depuis la barque, mais du bord de l’eau. Une foulque trompetait au loin. Pierre sortit du coffre de la 504, les gaules, l’épuisette, les chaises pliantes, une petite table, le pique-nique, la bouteille de Bourgogne, qu’il plaça au frais dans la rivière. Il mit un ver à l’hameçon et lança la première ligne. Je suivais le bouchon des yeux, surveillant le moment où il s’enfoncerait. Puis il installa deux autres lignes. Étienne et moi avions chacun la nôtre. Jean n’était pas là. Le grand-père nous prenait généralement par deux. Un enfant seul est plus compliqué à garder que s’il est accompagné, et à trois, ça donne des disputes.
Ces préparatifs étant faits, la journée s’écoulait, lente comme la rivière. Le soleil doucement prenait de l’altitude, les brumes se dissipaient, un vol de colverts agitait soudain l’autre rive. Le moindre bruit ricochait sur l’eau. Au loin résonnèrent les éclaboussures d’un poisson qui venait de gober une mouche. L’attente de la pêche à la ligne est une attente immatérielle. On regarde le bouchon un moment, on imagine ce qui s’agite autour de l’appât, mais n’ayant aucune prise sur ces mystérieux processus, on se détourne du bouchon et de sa ligne de flottaison. On attend sans attendre. On surveille sans surveiller. Un poisson-chat pourrait tout aussi bien mordre l’hameçon à la prochaine seconde, comme il pourrait ne jamais y mordre. Chaque instant s’emplit d’éternité, car on ne sait pas quand surviendra ce que l’on attend et l’on finit par ne plus attendre ce qui surviendra, tout en l’attendant.
On le laisse venir, on le laisse s’approcher. On lui donne le temps de s’approcher et de nous surprendre. Et les minutes, les heures qui passent sont des minutes et des heures de surprise.
Soudain, une libellule apparaît dans un vrombissement bleu. Une rainette bondit sous l’œil du héron. La lumière joue dans les algues autour de l’ilot. Elle danse dans l’eau. Le poisson qui mordra, dans un avenir incertain, est comme à la source du temps qui se déploie jusqu’à nous. Il est, à la fin de l’attente, l’origine même de cette attente. Il est la mort qui donne à l’existence sa saveur. D’ailleurs, on attend la mort comme on attend que le poisson morde : sans l’attendre. Elle ne viendra jamais, ou elle viendra trop tôt. Et c’est en éprouvant ces deux possibilités en même temps, que l’on apprend à accueillir ce qui vient, comme ça vient.
Imaginez un pêcheur qui oublierait que le poisson pourrait ne jamais mordre. Il garderait les yeux rivés sur le bouchon, impatient d’avoir une touche. Il oublierait qu’à cet instant plein d’autres belles choses se passent. Il ne les verrait pas. À l’inverse, celui qui oublierait que le poisson pourrait mordre bientôt, se désintéresserait de sa ligne. Il n’attendrait plus rien. Il deviendrait nostalgique.
À l’ombre de sa casquette, Pierre regardait au-delà de la rivière étale, l’autre rive, le ciel, le vol des oies sauvages. Il attendait, les mains sur les hanches, et son éternel Boyard-maïs aux lèvres. Il était heureux.
Heureux le pêcheur qui, tout en souhaitant une bonne pêche, n’est pas pressé d’attraper un poisson. Il est disponible. Il a la vie pour lui.
L’EXERCICE DU PÊCHEUR – Ce que l’on attend avec impatience, une fête, une rencontre, des retrouvailles, un voyage, un succès, va retenir ici notre attention. Plonger dans la réjouissance de cet événement à venir, en ressentant qu’il est déjà présent. Bien goûter cette réjouissance. Puis prendre le temps de ressentir que cet événement n’arrivera jamais. Comment nous sentons-nous avec ça ? Le ressentir attentivement (attentivement signifie sans penser à ce sujet, juste ressentir). Lorsque les deux possibilités ont été éprouvées, prendre le temps de se souvenir des deux sensations en même temps. Les accueillir toutes deux en même temps sans basculer de l’une à l’autre : ce que j’attends avec impatience est déjà là et tout à la fois, ne sera jamais. On se tient entre les deux et l’on éprouve, grâce à cela, la confiance paisible que les choses sont comme elles doivent être.
De la même manière, ce que l’on redoute et que l’on préférerait ne jamais avoir à vivre, peut devenir l’objet de l’exercice du pêcheur. Je ressens cette crainte et je reste avec elle un instant. Ensuite, je ressens que cet événement n’aura jamais lieu. Comment est-ce ? Le ressentir attentivement (là encore, attentivement signifie sans penser à ce sujet, juste ressentir). Puis, lorsque les deux possibilités ont été éprouvées, prendre le temps de se souvenir des deux sensations en même temps. Les accueillir toutes deux en même temps sans basculer de l’une à l’autre. On se tient entre les deux et l’on éprouve une confiance paisible que les choses sont comme elles doivent être.
Guillaume Lemonde


