
LE PÉDAGOGUE – UN ACCOUCHEUR DE L’ÊTRE
La pédagogie est malade d’avoir oublié que les enfants sont plus grands que ce qu’ils nous montrent. Nous voulons, avec les meilleurs sentiments qui soient, les préparer à la vie, leur apprendre à écrire, à compter et à se débrouiller ; nous voulons leur donner toutes les cartes en main, toutes les cordes à leur arc et cela est bon, mais pourquoi perdre du temps ? Pourquoi ne pas apporter plus tôt que prévu ce qu’ils peuvent acquérir, si c’est possible pour eux ?
C’est ainsi que nous les préparons à leur entrée en maternelle, nous faisons du soucis s’ils sont encore avec un doudou ou une tétine. Nous les préparons à leur entrée en première année d’école primaire, les asseyons à des bureaux, leur apprenons à former des lettres et à se tenir à carreau ; nous voulons les préparer à entrer au collège en augmentant la quantité de devoirs et en leur disant qu’ils sont en train de jouer leur vie avec des notes. Pour être sûrs de bien les préparer, nous nous y prenons toujours plus tôt, leur parlons comme à des adultes avant qu’ils n’en soient, leur apportons des soucis d’adultes, des questions d’adultes, des opinions, avant même qu’ils ne puissent se représenter ce que nous leur disons.
Et nous nous étonnons qu’ils aillent mal. Nous les surchargeons alors qu’ils ne sont pas mûrs pour assimiler ce qui aurait pu l’être, et nous constatons qu’ils n’arrivent pas à bien apprendre à lire et à compter lorsqu’ils arrivent à l’école primaire, à penser ni même à savoir qui ils sont, lorsqu’arrive l’adolescence… En forçant la nature, nous avons fait avorter des facultés qui seraient venues plus tard. Nous les avons obligés à faire mal ce qu’ils auraient pu apprendre beaucoup plus facilement plus tard.
Mais comme nous ne comprenons pas que nous sommes à l’origine des problèmes que les enfants présentent, nous pensons y remédier en les préparant encore plus tôt.
Nous avons à devenir des accoucheurs. Or, nous nous comportons comme des avorteurs. Lorsqu’il est demandé aux éducatrices de la petite enfance de préparer les enfants à l’école primaire, nous provoquons un avortement de facultés qui ne sont pas encore mûres. De même lorsqu’à l’école primaire on prépare les enfants au cycle supérieur. Un accoucheur sait que tout vient en son temps. Il ne force pas la nature, mais attend le bon moment pour qu’un être vienne au monde. Il ne prépare pas l’enfant, mais se soucie du contexte à travers lequel l’enfant advient. Il donne le temps à l’enfant d’advenir dans un contexte favorable.
L’avorteur achève trop tôt un processus par intérêt. Il existe, par exemple, des chercheurs qui réfléchissent aux moyens de raccourcir les grossesses, et même de se passer de grossesse pour « fabriquer » des enfants in vitro. Ce sont des avorteurs. D’autres réfléchissent aux moyens d’accélérer les apprentissages en implantant des puces dans de petits cerveaux pour faciliter les acquisitions scolaires. Ce sont également des avorteurs.
La pédagogie est malade de confondre l’enfant avec ce que la vie a « produit ». La vie produit un corps doué de facultés. Elle produit ce qui dans l’enfant est porté par une génétique, un environnement familial, un contexte. Mais elle ne produit pas un être. L’être advient dans ce contexte, unique, surprenant, imprévisible. Ce que nous pouvons prévoir en considérant un enfant, ce n’est pas l’enfant mais son contexte psychique. Mais comme nous ne le savons pas, nous voulons optimiser ce contexte. Nous pensons que l’acte pédagogique consiste en une optimisation des facultés psychiques – tout comme l’industrie tente de produire ses articles toujours plus vite pour plus de profit. En somme, en optimisant les apprentissages et an allant toujours plus vite, nous avouons que les enfants ne sont que des produits à optimiser et qu’ils ne sont pas fondés en eux-mêmes : nous démontrons par nos actes qu’ils n’auront de leur vie pas d’espace de liberté puisqu’ils resteront à jamais le produit de leur passé, réagissant selon ce qu’ils auront appris à faire.
Nous ne voyons pas la perfection d’un enfant de 3 ans, de 6 ans, de 9 ans, de 14 ans. Nous les percevons en fonction de résultats attendus, de projections, et non en fonction de ce qu’ils montrent de leur être à chaque instant. Vraiment, il n’est pas cohérent de regretter l’optimisation transhumaniste et la mécanisation de l’humain, tout en souhaitant préparer toujours plus tôt les enfants à leurs apprentissages. Ces pratiques puisent à la même source.
Les enfants ne sont pas des produits de la vie. Ils sont, dans ce que la vie leur offre, des êtres qui ne demandent qu’à naître à eux-mêmes.
Ils ont besoin que les pédagogues ne cherchent pas à optimiser leurs compétences mais leur donnent le temps d’advenir pour qu’ils puissent eux-mêmes se saisir de ces compétences. Mais pour cela, ils ont besoin des adultes. Ils ont besoin que les adultes préparent le contexte de leur venue de la bonne manière, qu’ils sachent comment s’y prendre !
À chaque âge, le métier d’accoucheur enseigne comment s’y prendre. Exactement comme lors d’un accouchement lors duquel on mesure la fréquence des contractions et la dilatation d’un col pour savoir où en est le processus de la naissance, un pédagogue fera attention, lors des petits âges, aux rythmes et à bien d’autres choses qu’il n’est pas possible de développer dans le format d’un article. Il sera l’accoucheur d’un talent essentiel, celui de la stabilité intérieure qui offre de ne pas être dépendant d’un désir et de ses frustrations. Sans stabilité, l’enfant reste impatient lorsqu’il arrive à l’école primaire. Cela se traduit par de l’inattention, de l’agitation. Il lit trop vite, saute des mots, ne se concentre pas sur l’énoncé d’un exercice et ne parvient pas, l’adolescence venue, à s’engager pour un cours donné par un professeur qu’il n’apprécie pas. Bien des problèmes de l’adolescence sont dû à des avortements de la petite enfance. Autrement dit, l’éducateur de la petite enfance accueille un adolescent qui va bien dans le petit enfant dont il prend soin.
À l’école primaire, le pédagogue offrira aux enfants une direction pour rencontrer les éléments du monde, une cohérence et sera pour eux un guide qui leur dit comment s’organiser. Il ne leur demandera pas de penser eux-mêmes à l’organisation de leur cartable – il se comporterait comme un avorteur – mais sera un guide qui leur rappelle ce qui est à faire. Il leur offre ainsi d’acquérir le temps d’observer, le temps de penser le monde plus largement que ce que les préoccupations quotidiennes feraient avorter dans l’anticipation anxieuse d’avoir pensé à tout ce qu’il faut faire. Les enfants doivent pouvoir avoir le temps de laisser advenir le talent de la profondeur intérieure, celle qui peut tranquillement se tenir dans un paradoxe et s’en étonner, plutôt que d’avoir plus tard à s’enfermer dans une opinion.
Dans les cycles supérieurs, le pédagogue fera attention d’apporter aux adolescents des faits à penser sans que le point de vue des jeunes ait à être sollicité. Il se comporterait sinon en avorteur, mais cela aussi ne peut être détaillé ici. Cette attention du pédagogue est celle qui permet aux jeunes d’advenir à eux-mêmes comme des êtres engagés et non comme des produits qui cherchent à optimiser leur identité.
Ces aspects pédagogiques – intéressant les éducateurs, les psychologues, les médecins et les parents – sont les sujets que la démarche Saluto aborde.
Bien à vous,
Guillaume Lemonde


