
L’ENREGISTREMENT ET L’ÉCOUTE VIVANTE
un article d’Eric Noyer
« J’aime la musique, j’en écoute tout le temps » dit cette personne qui ne réalise pas qu’elle écoute tout le temps des musiques enregistrées. « J’aime les fraises, j’en mange toutes les semaines » dit cette personne qui ne fait pas vraiment de différence entre une fraise « nature » et une fraise « décongelée ». Qu’est-ce qui fait la différence entre la musique vivante et la musique enregistrée ?
Cette question est présente depuis les débuts de l’enregistrement. Certaines personnes refusaient d’être photographiées ou d’être enregistrées en expliquant que cela allait capturer un peu de leur « âme », que cela allait les emprisonner dans un instant figé, que cela allait rendre important un aspect extérieur qui leur semblait illusoire, que cela allait faire diversion vis à vis de l’essentiel de la vie.
Jésus, Socrate et Bouddha savaient écrire et pourtant ils n’ont fait que parler de manière vivante à partir de l’écoute de leurs auditeurs. Ils n’ont pas voulu congeler leur parole dans l’écriture. Si j’écoute une personne me parler, je vis un processus vivant différent de l’enregistrement de cette même parole ou de la mise en texte de ces mêmes propos.
Je peux aller voir une histoire jouée en pièce de théâtre. Je suis peut-être mal assis, je ne vois pas bien toute la scène, mon voisin tousse … et pourtant je participe à une aventure d’art vivant, d’une expérience collective qui engage toutes les personnes présentes. La qualité de présence des acteurs sera différente à chaque représentation. Si je vais voir la même histoire au cinéma, le film sera exactement le même à chaque séance. La qualité vitale de l’art théâtral en direct n’est pas la même que la qualité vitale du film projeté.
Quand j’écoute un musicien qui joue devant moi en direct, je peux percevoir que mon écoute inter-agit dans la manière dont le musicien est inspiré par la musique. Si le public est distant, retenu, méfiant, le musicien ne jouera pas de la même manière que si le public est généreux, participatif et confiant. A chaque moment du concert, la relation musicien-public évolue et cela demande une attention réciproque pour déclencher le meilleur. Parfois, le chanteur peut avoir un trou, il a oublié la suite des paroles. Il s’arrête, il cherche en lui-même à retrouver le fil de son texte. Souvent ce moment « raté » est un moment très fort en direct pour tous. Ce moment est très intensément vivant par les pensées de réussite que le public envoie à l’artiste. De même, si un musicien se trompe et essaie de se rattraper tout en continuant de jouer. Le public peut percevoir ce qui se passe et se concentrer plus intensément pour que tout finisse bien. Chacun peut percevoir l’importance du moment vivant car chacun sent qu’il participe à sa manière à la réussite du processus. Ainsi la musique entendue dans l’air serait une qualité de la relation musicien-auditeur qui s’ouvre intuitivement au plan spirituel, à l’envie de vivre le meilleur de l’expérience de la musique.
Quand j’écoute un morceau enregistré, je perçois que le morceau n’a pas besoin de mon écoute pour exister. Le musicien enregistré continue de jouer même si je parle ou si je ne l’écoute pas. C’est un risque de s’habituer à entendre de la musique qui n’a pas besoin de collaborer avec mon écoute. C’est le risque de me mettre à croire que la musique ou la parole pourrait exister qualitativement sans le lien créateur avec l’écoute de l’autre. Si je ne suis pas attentif au processus de la « matérialisation » de la musique dans l’enregistrement, ce processus va s’installer inconsciemment en moi et modeler mes habitudes d’écoute. Je deviens le prolongement de la machine. Je reçois passivement une image sonore mécanique qui s’imprègne dans mon corps de vie et d’habitude. Je mécanise mon écoute inconsciemment. Si je deviens attentif au processus alors je peux développer mes capacités imaginatives. Je peux être inspiré par l’intuition mécanisée dans le morceau. Je peux redonner à la vibration de l’air le lien avec l’esprit musical qui avait animé le musicien enregistré. Quand j’écoute la musique enregistrée, je peux donner une vie musicale aux vibrations de l’air par mon attention, par ma capacité à donner du sens musical au phénomène sonore. La vie musicale de l’enregistrement n’est créative que dans ma manière d’écouter. C’est une relation à sens unique, il n’y a pas de dialogue vivant comme pendant un concert.
Quand j’entends une « erreur » sur l’enregistrement, c’est assez désagréable ; surtout si j’écoute plusieurs fois le morceau. Je sais par avance le moment où l’erreur va avoir lieu et je ne peux rien y faire. Quand j’écoute un morceau enregistré, je sais que l’interprétation pourra être écoutée et ré-écoutée sans fin, elle ne changera pas. C’est une photo qui se reproduit à l’identique. Mon écoute vivante se renouvelle à chaque écoute tandis que l’interprétation se reproduit indéfiniment. Le temps n’a pas de prise sur l’interprétation enregistrée. Cela donne l’illusion que la musique (qui est un phénomène vivant dans l’espace-temps) pourrait échapper à la nécessité de la vie temporelle qui demande de faire et de refaire toujours différemment suivant le lien musicien-auditeur. Il semblerait qu’une interprétation enregistrée puisse atteindre la « vie éternelle » alors qu’en fait, c’est la photo de l’interprétation qui peut être conservée. L’enregistrement capte les vibrations de l’air et les retransmet sans pouvoir atteindre l’essence de la vie musicale. Il s’agit de percevoir la différence entre l’image sonore du processus (l’enregistrement) et la participation vivante au processus musical (lien musicien-auditeur par la musique).
Préparer un enregistrement n’impose pas la même exigence que pour préparer un concert. L’enregistrement devra être le plus juste techniquement possible pour que l’audition sonne le plus propre possible. Rien ne doit troubler l’écoute techniquement. C’est une expérience qui demande une préparation particulière. Certains musiciens sont surtout des musiciens de studio. Ils peuvent ne pas être très présents sur scène. D’autres musiciens sont surtout des musiciens de scène. Ils peuvent avoir du mal à être inspirés devant un micro en studio. Préparer un concert demande à se préparer à la rencontre avec l’auditeur, de se préparer à pouvoir surfer sur la vague qui va se créer dans la salle avec toutes les surprises qui pourraient déstabiliser les artistes (un bruit, un éternuement, un bâillement, un sourire …) et de rester disponible à la vie de la salle sans perdre le projet de l’œuvre à interpréter. Les imperfections (aussi minimes soient elles) seront la trace de l’effort vivant vécu en lien avec le public.
Quand j’enregistre ma voix ou un concert et que j’écoute l’enregistrement, je perçois que mon écoute a tendance à se focaliser sur l’aspect technique de la justesse des notes ou du rythme. Les « ratés » qui peuvent « passer » en concert par l’aspect vivant du processus ne sont pas tolérables à l’enregistrement. La présence vivante de la relation musicien-auditeur n’est plus là pour rendre vivant et compréhensible une approximation technique. Il m’arrive de chanter pour l’enregistrement et d’avoir vécue une prise très expressive qui me semble très aboutie. Mais quand j’écoute le résultat enregistré, j’entends des décalages rythmiques avec le piano, des notes expressives mais pas assez justes. Ce que j’ai pu ressentir en chantant n’est plus présent à la réécoute. Une grande part de l’émotion musicale n’est pas enregistrable. L’enregistrement n’a pas la même amplitude intérieure que l’écoute vivante. Il est intéressant d’écouter la différence entre un morceau enregistré en studio qui tend vers une perfection technique et le même morceau enregistré en concert (en « live », en vivant comme disant les anglo-saxons) qui recherche l’ambiance avec les spectateurs. Le musicien s’adapte à son projet : que ce soit la perfection technique de l’enregistrement qui va être entendu plusieurs fois ou que ce soit le lien avec la présence vivante du public.
Si un musicien ou un chanteur répète avec un enregistrement orchestre, il doit se caler sur l’enregistrement (tempo, accélération, nuances, phrasé, …). Il s’habitue à être dans le prolongement de la musique enregistré. Quand il va se retrouver avec l’orchestre en « vrai », il va devoir développer de nouvelles habitudes pour co-créer la musique avec des musiciens qui vont interagir entre eux. Il va falloir pratiquer une toute autre relation qu’avec l’enregistrement : il va falloir que la volonté de chaque exécutant se relie à celle des autres. Cet espace d’intersubjectivité va chercher à s’accorder par le haut, par la perception de l’esprit de la musique contenue dans le morceau. S’il y a un chef d’orchestre, il pourra aider au processus qui pourrait aussi très bien se dérouler sans un leader unique.
Quand une troupe de danseurs répète avec un enregistrement, c’est le même processus qui se passe. Le mouvement des danseurs se cale sur l’enregistrement. Quand les danseurs vont rencontrer la musique vivante, il faudra un temps d’adaptation pour que le mouvement de la danse et l’élan des musiciens s’accordent. Certains danseurs refusent de danser sur des enregistrements pour créer à partir de l’élan vivant de la musique. Ils demandent aux musiciens d’être présents en répétition pour créer dès le début un espace vivant et inspiré. Dans les ballets classiques, c’est souvent un piano seul qui va être là pour accompagner les répétitions avant de rencontrer l’orchestre symphonique. Le fait d’engager un pianiste pour les répétitions a un coût financier important comparé à l’utilisation d’un enregistrement. Ce coût ne peut être un investissement joyeux que si les artistes (musiciens et danseurs) ressentent l’importance et la nécessité de la qualité vitale de la musique pendant les séances de répétition. Si l’expérience de cette vitalité se perd, alors le projet sera jugé trop coûteux, cette manière de faire ne vaudra pas le « coût ».
Quand j’écoute un concert orchestral, je perçois combien ma vue et mon audition travaillent de concert. Si j’entends que le flûtiste a commencé son solo, ma tête se tourne vers le soliste. Mon écoute se focalise la flûte et met un peu en sourdine le son de l’orchestre. Le sens de ce que je vois et j’entends me permet d’avoir une écoute dynamique, vivante, adaptée à ce que je perçois dans la situation. C’est moi qui fait le gros plan sur la flûte et je n’ai pas besoin que le cameraman ou l’ingénieur du son mette en relief ce qui se passe et m’impose leur relief sonore. L’enregistrement aura prévu de mettre en relief le solo du flûtiste et je me repose sur le focus qu’il m’impose. Mon écoute vivante et ma vue me demandent d’être acteur et de développer une intuition de ce qui advenir.
Lors d’un concert, je peux voir un percussionniste qui se prépare à jouer pendant un silence. Ce silence est empli de la tension du musicien qui se prépare. Les auditeurs sentent qu’il va se passer quelque chose, ils voient le percussionniste qui lève sa baguette. Va-t-il jouer fort ou doucement ? La présence et la qualité du geste du musicien encourage l’attention de l’auditeur. Le silence est vivant de toutes les inter-actions dans le silence. Si l’auditeur écoute ce morceau pour la première fois dans un enregistrement, il n’aura pas cette connivence vivante avec le musicien pendant le silence. Si l’auditeur voit l’enregistrement du concert, il ne pourra pas écouter et ressentir de la même ambiance que s’il y avait été. Le concert filmé est devenu un phénomène mécanisé, figé. Le cameraman a décidé du point de vue pour chaque séquence, là où mon attention de spectateur était libre de décider à chaque moment comment je regardais le concert. Cette liberté de point de vue était en lien avec l’ambiance vivante de la salle.
Je n’ai rien contre les « conserves » de légumes ou de sons. Je rends grâce à toutes ces conserves qui sont souvent uniques et nourrissantes : écouter tel musicien qui est mort, découvrir certaines œuvres que je n’ai pas encore eu l’occasion d’entendre en « vrai » … ce sont des amorces de rencontres vivantes, ce sont des préliminaires pour des échanges en « live ». J’observe comment ce sont des écoutes que je décongèle par mon activité intérieure. Je vois bien que seul le vivant peut réchauffer et cultiver le vivant. L’essentiel se vit dans la connexion avec la source spirituelle de la musique au travers des vibrations sonores dans l’espace aérien. Le monde de la musique se révèle par l’interaction de l’intention du musicien inspiré par le compositeur avec l’écoute vivante de l’auditeur. La congélation des sons rend le processus vital plus exigeant, plus éveillé, plus échauffant.
Ainsi la qualité diététique de nos écoutes musicales dépend de nos expériences qui peuvent guider nos choix. Nous avons des étiquettes ou des labels qui essayent de rendre compte de la qualité nutritive de nos aliments. C’est à nous de juger de la qualité « vivante » de nos consommations musicales. C’est à nous de progresser dans nos expériences de la qualité d’écoute de notre vie musicale. Ecouter de la musique vivante permet une nourriture globale de qualité. Je vous invite à être de plus en plus exigeant(e) sur la diététique de votre écoute. Mutipliez les plaisirs pour être toujours plus en recherche de la vie « musicale » dans ce qu’elle a d’essentiel. Souvent la pratique musicale qui alterne avec l’écoute est un ferment efficace. Emettre et écouter peuvent apparaître comme deux polarités d’un même phénomène : se rendre perméable aux impulsions spirituelles émanant de la vie musicale. Le futur nous parle par l’intuition musicale aussi bien en tant qu’auditeur, qu’en tant que musicien. Le devenir est marche et chaque personne peut collaborer à sa manière. Le réchauffé peut endormir mes capacités intuitives à percevoir le nouveau en germe. Vive l’écoute vivante qui se relie à la vie spirituelle qui se renouvelle sans cesse. Bonnes écoutes, bonnes musiques !
Eric Noyer



1 commentaire
Merci pour ce texte
malheureusement c’est un peu un serpent qui se mange la queue. Je veux dire par là que dès les premières lignes je plonge dans le récit. Mais au bout d’un certain temps de lecture, j’ai l’impression que Éric n’a pas besoin de mon écoute.
C est peut-être pour cela que je n’arrive pas à publier. Quand je me relis, je ne suis plus dans le vivant, avec les fautes et les imperfections de la spontanéité. Toutefois je reste friand de ce genre de texte. Même si je ne lis que la moitié. c’est là ma liberté