
L’HUMAIN COMME UN FAIT UNIQUE
Lors d’une consultation, c’est lorsque nous regardons l’humain comme un fait extérieur que nous le confondons avec ses symptômes que nous jugeons d’après des normes extérieures. Nous nous fichons de le connaitre, lui. Nous voulons connaître des choses sur lui, ses constantes corporelles, ses antécédents, les médicaments qu’il prend. Mais nous ne le connaissons pas. Nous ne savons pas le regard qu’il porte sur sa vie. Nous ne nous intéressons qu’à sa maladie qui semble n’être qu’une panne à régler. Elle doit être supprimée. Quand nous regardons les gens de l’extérieur, leurs expériences restent périphériques et sans rapport avec les soins que nous prodiguons.
Pourtant, si nous pouvions changer de point de vue et considérer les gens qui se présentent à nous dans ce qu’ils ont d’unique au monde, nous comprendrions que la maladie avec laquelle ils ont à vivre est elle aussi unique au monde. La maladie qu’ils traversent ne se trouve pas dans les livres. Dans les livres, il n’y en a que la description extérieure. Leur expérience, quant à elle, est unique. Même si le médecin s’évertue à calmer les symptômes les plus difficiles, ils ont quelque chose à traverser et tous s’y prendront d’une manière unique.
Quand nous regardons la maladie d’une façon extérieure, elle apparait comme la conséquence d’un dysfonctionnement. Quelque chose s’est détraqué et on en subit les conséquences. Ce point de vue donne de la clarté sur le contexte. C’est comme lorsque l’on a une trop lourde dette à régler. Permettez cette analogie : elle va nous permettre de bien illustrer le propos. Quand on a une trop lourde dette à régler, on consulte un expert qui étudiera le contexte de cette dette. Il regardera les entrées et les dépenses, mesurera l’ampleur du déficit et proposera des moyens pour le faire disparaitre. Il y aura des mesures à prendre, des mois de ceinture serrée, mais on y arrivera. Probablement.
Cependant, et c’est bien connu dans les cas d’endettement, lorsqu’on lève le nez du livre de compte et que l’on rencontre vraiment la personne, on découvre une chose essentielle : l’endettement ne peut pas s’expliquer simplement d’après un contexte extérieur. Le contexte, c’est le décor du problème, décor dans lequel quelqu’un d’autre aurait possiblement agit tout différemment et ne se serait pas endetté. En fait, l’endettement, en plus d’avoir une raison contextuelles a également une raison intime, une raison intérieure (un contexte intérieur) : par exemple pour telle personne, c’est l’ennui qui la pousse à consommer pour se divertir, ou à jouer à des jeux d’argent en espérant la fortune qui permettrait de quitter la routine. De là vient son endettement, de l’ennui qu’elle éprouve. Et cet ennui d’où vient-il ? Comment aider cette personne à découvrir qu’aucune minute ne ressemble à une autre ? Comment faire advenir chez-elle cette ouverture à la vie, si belle et riche toujours ? Ces questions sont fondamentales car c’est parce qu’elle aspire à découvrir cette ouverture à la vie qu’elle se perd dans les jeux d’argent et qu’elle s’endette. Cette ouverture à la vie, c’est un talent qui lui manque et auquel elle aspire. Pour elle, l’endettement est comme une ombre portée. Celle de ce talent qui lui manque. Un talent encore à venir.
Pour une autre personne, il en ira tout autrement : elle aura par exemple la sensation de ne rien valoir et cherchera à se mettre en valeur avec des vêtements chics et des voitures de luxe. Elle voudra être arrivée à un certain standing sans en avoir les moyens. Elle est tout aussi endettée que la première mais a une toute autre façon d’être au monde. Et cette façon d’être au monde viendra elle-même de ce qu’il est difficile pour cette personne d’avancer avec un projet sans se projeter impatiemment dans une réussite. Avancer pas à pas, avec persévérance. Pour cette personne, ce talent encore à venir est ce qui cause aujourd’hui, par son absence, l’endettement dont elle souffre.
Pour une autre encore, il est tellement insupportable de savoir quelqu’un dans le besoin qu’elle donne sans compter et se retrouve démunie. Il lui manque la stabilité intérieure qui permettrait de s’ouvrir à la peine d’un proche sans s’oublier soi-même. Cette stabilité est le talent qu’elle cherche à son insu dans l’endettement qui la fait souffrir.
Extérieurement, c’est toujours le même symptôme : un endettement auquel on répondra avec un protocole standard, tout comme on répond par un protocole standard à un cancer, à une angine à streptocoque ou à une hypertension artérielle. Mais ce symptôme se présente du fait d’un talent qui se cherche et qui est encore à venir.
Comment reconnaître à quel talent aspire telle ou telle personne ? Comment exercer ce talent que l’on aura identifié ? Cela devrait pouvoir intéresser le médecin et le psychologue ; mais aussi le pédagogue qui se penche sur des “symptômes” pédagogiques, le conseiller spirituel qui est témoin des “symptômes d’une quête spirituelle”, l’assistant social, l’orientateur professionnel, etc.
Lorsqu’en rencontrant vraiment la personne qui se tient là, on comprend que le problème qu’elle rencontre peut s’expliquer contextuellement mais qu’il est également la conséquence d’une sensation profonde, elle-même due à un talent encore à venir. Finalement, c’est parce qu’un talent est appelé à être exercé qu’un problème est en train d’être vécu. Tout se passe comme si le décor nécessaire à cet exercice se mettait en place depuis l’avenir. Cela ne veut évidemment pas dire qu’il faille un problème pour que le talent manquant soit exercé ! Ce n’est pas le talent qui découle du problème, mais bien l’inverse. Le problème est l’occasion d’exercer un talent.
Ainsi, les problèmes en général et les maladies en particulier découlent probablement de la mise en échec d’une stratégie que l’on avait adopté pour supprimer une sensation désagréable. Exactement comme lorsque l’on est endetté : n’ayant plus d’argent, on ne peut plus compenser la peur de l’avenir en achetant plein de babioles, ni l’impression de ne rien valoir, ou encore l’hypersensibilité au malheur des autres. Ces sensations reviennent en force. On ne peut plus se les cacher.
C’est ainsi que la maladie se présente au moment où une sensation que l’on parvenait à compenser essaie de remonter à la lumière. Non pas que telle sensation provoque telle maladie… Établir une telle corrélation reviendrait de nouveau à regarder le malade de l’extérieur, comme un Homme-machine. En revanche, tel malade, en parlant de lui, évoquera d’une façon ou d’une autre la sensation fondamentale avec laquelle il a essayé de composer, au point de tomber malade. Comme le principal intéressé n’a pas conscience de cette sensation et qu’il n’a avec elle aucune distance, il s’agira d’apprendre à écouter et savoir quoi écouter.
En attendant, quand on rencontre vraiment les gens et que l’on essaie de les comprendre, les maladies apparaissent pour ce qu’elles sont : des tentatives de guérison. Celui qui s’est endetté cherchait à compenser son manque de confiance en la vie ou sa faible estime de soi. Il était en train de chercher un moyen d’en guérir. Un moyen très extérieur à lui, mais un moyen quand même. Parfois ces tentatives semblent maladroites ou décalées, voire dangereuses car elles mettent la vie en péril, mais ce sont des tentatives quand même. Songez ne serait-ce qu’à la fièvre qui répond au refroidissement.
Si nous parvenions à aider quelqu’un à rembourser ses dettes sans lui offrir l’espace dans lequel il pourrait guérir de sa sensation profonde (c’est à dire en exerçant le talent qu’il cherche à rendre présent), il récidiverait probablement. On aurait momentanément supprimé la dette et évité à cette personne les désagréments qui en découle. On ne l’aurait cependant pas aidé à traverser son problème. Le problème aurait juste été escamoté.
Les épreuves peuvent évidemment être escamotées pendant un temps. Cela peut être nécessaire. Pour ce faire, la médecine technique se propose comme un recours essentiel. Mais d’une façon ou d’une autre, les épreuves que nous traversons étant les ombres portées de talents que nous n’avons pas encore réussi à rendre présents, elles se représentent toujours. Elles se représentent de la même manière ou sous une autre forme, comme une variation du même thème, sur un autre plan.
Alors, si nous parvenions, dans ce qu’exprime la personne qui se présente à nous, à entendre sa sensation profonde et à la soigner en lui offrant de quoi exercer le talent qui cherche à être rendu présent, nous aurions contribué à la santé. Dans l’absolu, les symptômes pourraient même disparaitre d’eux-mêmes. C’est en tout cas ce qu’il s’agit de garder en conscience.
Il est facile de mal interpréter ce qui précède. Il ne s’agit pas d’opposer le contexte et l’être qui chemine dans ce contexte. Il n’y a pas d’un côté une bonne médecine qui s’occupe de l’être et du talent qu’il aspire à rendre présent et de l’autre côté une mauvaise médecine qui s’occupe du symptôme ! Il y a juste la médecine, à la rencontre des deux. Elle se tient (devrait se tenir) dans cet intervalle : entre le contexte que nous pouvons expliquer à partir d’une antériorité et le talent à découvrir qui est encore à venir. Elle se tient avec la personne qui demande de l’aide, au présent. Elle est là, comme un guide de montagne connaissant l’objectif (le talent qui s’en vient depuis l’avenir) mais choisissant à chaque pas le meilleur chemin en fonction de ce qui est possible (contexte extérieur et intérieur).
Guillaume Lemonde


