
ON NE « FAIT » PAS UN ENFANT…
La vraie éducation est désintéressée : elle élève l’enfant pour lui-même, elle l’élève aussi (…) pour l’Humanité entière. » (1)
Ces lignes sont de Jean-Marie Guyau, un philosophe qui a rencontré une reconnaissance internationale à la fin du XIXe siècle. Ses pensées au sujet de l’éducation anticipent de nombreuses problématiques contemporaines. Elles mettent en particulier en lumière l’importance de l’éducation de l’éducateur. En effet, si le projet est d’élever les enfants « pour eux-mêmes », de leur permettre de découvrir la capacité de se gouverner eux-mêmes et d’exercer un jour leur libre arbitre, n’avons-nous pas à leur offrir un espace libre de tout calcul ? N’avons-nous pas à nous tenir en retrait de nos seuls désirs et offrir à l’enfant d’être un autre que nous ? Comment les rencontrer comme le mystère qu’ils représentent et non en faire les prolongements de nos attentes ? Et pour autant, il ne s’agit pas de les laisser sans guide, sans repères, sans sécurité. Alors comment ferons-nous ?
Le projet d’élever « les enfants pour eux-mêmes » s’accompagne de celle de bien identifier ce « eux-mêmes » en question. Nous souffrons à cet endroit trop souvent de cécité : nous pouvons par exemple confondre l’enfant avec son désir. S’il désire quelque chose alors nous le rencontrons pour lui-même, les désirs étant particuliers à chacun de nous. Pourtant, l’enfant est-il plus lui-même si son désir est satisfait et s’il ne connait aucune contrainte ? À ce régime ne devient-il pas au contraire plus dépendant de son environnement ? À l’inverse, comme le désir tout puissant nous asservit, nous pouvons croire que l’enfant devient plus lui-même si nous dressons devant son désir, une barrière raisonnable faite d’interdits. À l’extrême, il devient une personne prévisible, soumise à des lois. Manifestement, l’enfant « pour lui-même » n’est pas ce que sa raison arrive à saisir. Une autre illusion agite les mouvements ultra-constructivistes, déclarant qu’il faut libérer les enfants des représentations dictées par la société. L’enfant pour lui-même serait caché derrière un fratras de lieu-communs qui faudrait « déconstruire ». « Déconstruire » la manière de percevoir ce qu’est un homme et une femme, une relation amoureuse, une pratique sexuelle, une couleur de peau, une origine ethnique, etc. Il faudrait tout revoir, mais littéralement, ces activistes jettent le bébé avec l’eau du bain. Que reste-t-il pour finir ? Une idéologie qui tient lieu d’identité. Bref, l’enfant « pour lui-même », libre de tout formatage, n’est pas caché derrière une construction sociale à remodeler.
Ces trois illusions de la liberté ont été exposées. À cette occasion, nous avons vu que « l’enfant pour lui même », loin d’être ce que le contexte de son existence détermine en lui de représentations, de jugements et de sentiments, advient dans ce contexte. Il est plus grand que ce contexte.
Ce qui provient du contexte est ce que nous avons appelé la personnalité. La personnalité est formée à partir de ce qui la précède et comme telle, elle est prévisible, puisqu’elle est un prolongement : nous avons telle origine, telle hérédité, telle famille et tel horoscope et déjà plein de choses se disent sur notre personnalité. Nous avons les traits de nos parents, les habitudes de notre famille, les usages et les coutumes de notre région, les pensées que permettent notre langue. Mais cela ne dit rien de ce que nous sommes en réalité. Cela renseigne sur notre costume. Si tel Monsieur porte une veste de bonne facture et un chapeau melon, nous pouvons en déduire qu’il est soit terriblement excentrique soit un Anglais de la City. Mais le Monsieur en question, l’avons-nous rencontré ? Nous avons rencontré un costume, une personnalité. De même, l’enfant que nous accompagnons est de telle fratrie, il est bon en mathématique, a telle histoire familiale et se montre facilement coléreux. Ces informations ne sont rien de plus que le costume avec lequel il se présente à nous. Elles forment le décor de son existence et cela ne dit rien du talent de l’acteur qui viendra jouer dans ce décor. La personnalité, riche d’un certain psychisme, est le costume, le masque (persona) de ce que l’enfant est en lui-même. Le masque de son être. L’être de l’enfant est ce qui, à chaque instant de sa vie, aura à improviser avec ce que sa personnalité offre de résistance à son jeu : résistances tissées de peur, de haine, de doute. Il est ce qui, dans la contrainte, peut improviser. Il est donc imprévisible, original, unique.
Ce qui est prévisible est à l’opposé de l’être. Si nous nous attendons à ce qu’un enfant devienne ce que nous voulons, c’est que nous ne considérons que son costume. Nous ne le rencontrons pas. Nous souhaitons évidemment que les enfants nous obéissent et que le quotidien ne soit pas un chaos : nous avons des attentes légitimes. Mais « l’enfant pour lui-même » est en train de se préparer dans ce quotidien que nous voulons bien réglé. Il est en train de s’affermir dans son originalité la plus essentielle depuis un avenir que nous ignorons. Il se révèlera un jour contre toute attente, contre tout pronostic dans ce qu’il a d’unique et d’étranger à ce que nous pouvions imaginer. L’enfant n’est pas de nous, il n’est pas notre prolongement. Ce qui nous prolonge, c’est ce que nous reconnaissons du contexte en lui. C’est ce que nous lui avons offert comme costume pour se vêtir dans la vie.
Ainsi, élever un enfant pour lui-même, c’est nous mettre au service de ce que nous ne pouvons pas prévoir, décider de nous rendre disponible à un accomplissement qui nous dépasse. Et cet accomplissement nous dépasse au point que Jean-Marie Guyau précise : la vraie éducation élève non seulement l’enfant pour lui-même, « mais aussi pour l’Humanité entière ».
Hanna Arendt confirme que chaque enfant, en advenant à lui-même apporte quelque chose d’unique qui viendra régénérer la société des Hommes. Autrement dit, ce qui nourrit notre société et la régénère, la fait vivre, se trouve dans l’avenir de chaque enfant. C’est son être, unique, original, qui advient tandis que l’éducation lui prépare le chemin ; son être qui un jour offrira ses talents aux autres, à ses proches, à ses voisins, à la société – à l’Humanité, dirait Jean-Marie Guyau.
Kant remarque également qu’ « ordinairement les parents élèvent leurs enfants seulement en vue de les adapter au monde actuel, si corrompu soit-il. Ils devraient bien plutôt leur donner une éducation meilleure, afin qu’un meilleur état pût en sortir dans l’avenir ».(2)
Nous entendons parfois de jeunes gens affirmer ne pas vouloir d’enfant, car ce serait égoïste d’en mettre au monde dans un monde pareil. Mais un enfant n’est pas un produit pour nous plaire ! C’est un inconnu qui s’invite et que nous accueillons. C’est depuis l’avenir qu’il s’approche, bien avant même qu’une conception se fasse. Depuis l’avenir, nous pouvons même supposer qu’il préside à la rencontre de ses parents et à la conception qui lui donnera corps. On ne fait pas un enfant, on l’accueille chez nous. Il est de passage à travers nous. Il est l’avenir qui s’accomplit.
Si nous ne percevons pas la réalité de l’être, si nous confondons l’enfant avec la petite personnalité qu’il nous montre, alors, nous restons aveugle à la réalité de l’avenir et nous passons à côté de la grandeur de l’éducation : l’éducation est un acte de communion. N’ayons pas peur des mots et n’y voyons aucun implicite confessionnel. La communion dont il est question ici est celle de deux êtres qui partagent une même Humanité. Les deux font chemin pour advenir à eux-mêmes. Ils le font dans la rencontre de l’un avec l’autre : l’éducateur qui s’exerce à être présent à l’enfant, et l’enfant qui à besoin de l’éducateur pour préparer le plus beau décor de son jeu à venir. Ils communient tous deux au-delà du présent. Ils communient à travers les âges, comme si l’éducateur se prosternait aujourd’hui devant l’adulte accompli que sera un jour cet enfant, et qui depuis l’avenir est déjà présent dans ses premiers pas.
Pouvons-nous nous rendre disponible à cet inconnu ? Pouvons-nous rencontrer ce qui, au-delà de sa personnalité, est déjà agissant en cette personnalité, cherchant un chemin pour nous rejoindre ?
Guillaume Lemonde
NOTES
1- Jean-Marie Guyau, ÉDUCATION ET HÉRÉDITÉ, ÉTUDE SOCIOLOGIQUE, Félix Alcan Editeur, Paris, 1889.
2- Kant, RÉFLEXIONS SUR L’ÉDUCATION, Paris, Vrin, 2000, p. 107.


