
RESPIRER DEPUIS L’AVENIR
Un article de Romain Wargnier
Le rôle de la respiration dans la santé n’est plus à démontrer. Lorsque nous n’allons pas bien, celle-ci est immédiatement affectée. La plupart du temps notre souffle devient court et notre expiration insuffisante. Nous sentons alors combien nous gagnerions à retrouver amplitude et profondeur.
La respiration est en effet le lieu privilégié de notre rencontre avec le monde, d’un échange dans un perpétuel flux et reflux, qui lorsque rien ne l’entrave nous donne le sentiment de notre propre santé. Par le souffle nous ne sommes plus ces créatures enfermées en elles-mêmes, maladivement séparées de l’organisme monde, isolées et donc dépérissant, comme chaque fois qu’une partie se sépare d’un tout. Par le souffle nous pouvons être emportés dans ce qui pulse chaque fois que nous prenons le monde en nous, puis que nous nous répandons dans le monde.
Forts de cette conscience, les humains d’aujourd’hui rivalisent de techniques pour réguler la respiration. Exercices de yoga, cohérence cardiaque, sophrologie, et bien d’autres méthodes que j’ignore. Mais celles que je connais ont toutes un point commun : elles tentent de réguler la respiration en proposant à celui qui respire de faire quelque chose de précis. Que ce soit en fixant une balle qui monte et qui descend tout en y appliquant le rythme de l’inspir et de l’expir, que ce soit via certaines postures corporelles, suggestions mentales, protocoles, imaginations, il est toujours fait appel à quelque chose et à quelqu’un qui, se trouvant en amont du processus respiratoire, pourrait l’organiser de façon plus saine. Il s’agit au fond d’une forme de contrôle, même si celui-ci ne s’en prend pas frontalement à la respiration. Car lorsque je fais quelque chose ayant pour objectif de la réguler, j’entre de fait dans un processus de contrôle.
Il n’y a là rien de condamnable. Loin de moi l’idée de blâmer ces pratiques, qui ont toutes leur sens et sont utilisées quotidiennement. Simplement, elles s’appuient toutes sur des référentiels humains, donc arbitraires. Toutes ces techniques, si savantes soient-elles, ont été élaborées par quelqu’un ou quelques uns. C’est la connaissance et la pratique de certaines personnes, qui probablement après des années de labeur, ont été à même de définir telle méthode ou telle autre. Au fond, toute méthode est issue du passé, et toute méthode est arbitraire, dans le sens ou elle émane d’un sujet.*
Vous me direz que tout cela est bien normal et qu’il ne pourrait pas en être autrement !
Je prétends le contraire.
Au lieu de respirer depuis le passé, il est possible de respirer depuis l’avenir.
Comment cela ?
Pour ce faire, il faudrait trouver quelque chose, qui n’émane de personne en particulier, qui n’est pas une méthode mais un phénomène pur, non arbitraire car possédant lui-même ses propres lois, son propre sens, et qui agit toujours sur la respiration, non depuis le passé, mais depuis l’avenir. Quelque chose qui donc prend appui, non pas sur l’inspiration pour déterminer l’expiration, mais sur l’expiration afin de déterminer, depuis l’avenir, l’inspiration. Quelque chose qui s’appuierait sur l’expiration, mais sans pour autant la contrôler par une technique, ce qui serait évidemment un retour à la case départ des référentiels personnels.
Ce quelque chose existe, et nous l’utilisons tous les jours.
Ce quelque chose est le langage, le Verbe.
- Lorsque nous devons parler, ce qui est à dire est encore à venir. Le processus est d’ailleurs assez mystérieux, car si lorsque nous prenons la parole nous avons l’idée de ce que nous voulons dire, pour autant nous ne prenons vraiment conscience de ce que nous exprimons qu’au moment où nous le disons, lorsque, entrant dans la temporalité par le langage nous sortons de la sphère éternelle des idées. Le Verbe a toujours pour rôle d’amener dans la chair, dans le sensible, dans le temps, en un mot dans le monde de la manifestation, ce qui avant cela demeure dans la sphère idéelle et éternelle du sens pur, du sans mot. En somme, juste avant de parler, emplis du contenu idéel mais non encore conscients de ce que nous allons dire, nous prenons dans l’inspiration le souffle nécessaire en adéquation parfaite avec ce qui va être prononcé. Il en va ainsi chaque fois que nous reprenons notre souffle. Du moins il devrait en être ainsi, C’est justement parce que ce n’est pas toujours le cas et loin s’en faut, qu’un processus thérapeutique par l’exercice de la parole est possible.
En bref, le langage détermine l’expiration dont je vais avoir besoin, laquelle détermine l’inspiration (ainsi que d’autres phénomènes sur lesquels il faudrait revenir ultérieurement comme le positionnement des organes phonatoires, juste avant l’expiration.)
- Le langage n’est absolument pas arbitraire : il est agencé selon des lois très élevées. Les sonorités, la manière dont elles se lient, la quantité de souffle nécessaire pour les prononcer, la syntaxe, la prosodie, tout cela ne dépend nullement d’une volonté humaine. Le Verbe ne dépend pas d’une volonté d’homme. Il « suffirait » que nous nous exercions à parler comme le langage lui-même l’exige, et alors celui-ci agirait sur notre souffle, en lui impulsant ses lois propres. Il pourrait véritablement se faire chair dans notre respiration, et, comme celle-ci agit aussi dans notre corporéité, nous serions véritablement habités par quelque chose de plus grand que nous, que nous pouvons nommer l’être de la langue.
Mais pour cela, il faut se mettre à l’écoute du langage lui-même, ne rien lui imposer, le laisser advenir en nous. Laisser les sonorités et les rythmes de la langue se déployer dans notre corps, n’offrir que le théâtre où le jeu se déroule. Tel devrait être le propos d’une art-thérapie par la parole.
Romain Wargnier
* Ces assertions ne contredisent nullement l’efficacité, reconnue scientifiquement, de certaines techniques. Discuter de la nature de leur efficacité, laquelle peut s’établir par des études, des graphiques, ou des nombres, est un sujet en soi qui dépasse largement le cadre de cet article.



1 commentaire
Merci Romain
Merci Guillaume
Je lis avec plaisir vos publications.