
PRENDRE SOIN DE L’INFINI EN L’HOMME
Lors d’une rencontre, prendre soin de l’infini en l’autre, c’est offrir un espace à cette part qui s’ignore et qui n’est pas déterminée par les circonstances. C’est offrir une place aux talents de l’être, à la confiance, à la vaillance et à d’autres talents encore, comme la stabilité au cœur des sentiments ou la profondeur intérieure que l’on peut offrir aux perceptions. Ces talents, que la personne qui est venue nous rendre visite ne manifeste peut-être pas, sont quand même là. Ils sont dans l’infini que cet être porte avec lui.
Les talents ne sont pas « ou bien là ou bien pas là ». En regard de l’infini, il n’y a pas à choisir. Ils sont là et ils ne sont pas là, tout à la fois. Ils sont absents dans l’épreuve que vit celui que nous rencontrons et ils sont présents dans cet infini que nous essayons d’accueillir. Paradoxalement, ils sont également présents dans l’épreuve, puisque l’épreuve est en soi une opportunité de les rendre présents. Il est difficile de mettre des mots sur ce qui ne répond à aucune logique.
Bien sûr, nous ne pouvons rien forcer chez l’autre. Il n’y a rien que nous puissions faire à son égard qui puisse le conduire immanquablement à découvrir un moment de confiance, de vaillance, de stabilité… Et cependant, nous pouvons nous offrir à lui à travers cet infini, si nous prenons soin de donner à cette rencontre cette qualité-là. C’est-à-dire, si nous décidons d’offrir les talents de notre présence à l’autre. C’est là, l’exercice de la liberté.
Cet exercice nous demande de rencontrer très concrètement ce qui, en nous, se déroule selon un automatisme. Il nous invite par exemple à rencontrer le vide qui veut être comblé : le vide qui est creusé par le besoin de comprendre ou de faire quelque chose pour cette personne et qui nous pousse à poser des questions pour le combler le plus vite possible. Alors que si nous restons occupé à combler le vide, jamais un infini ne pourra se déposer ni chez nous ni chez l’autre.
Nous croyons devoir puiser de nos connaissances les solutions aux problèmes qui nous préoccupent. Alors qu’en réalité, nos connaissances ne nous servent qu’à mettre en lumière ce que nous ne savons pas. Elles nous font toucher l’ombre. Or, l’infini de l’autre est dans l’ombre. Son expérience à venir est dans l’ombre. Et c’est cet infini qui fait naître en nous les questions que nous nous posons. En quelque sorte, l’infini de l’autre précède les questions que nous nous posons. Alors, quand nous nous posons une question au sujet de quelqu’un, c’est que, du point de vue de l’infini, la réponse est déjà là, devant nous, dans l’ombre.
Mais comme elle est dans l’ombre, il est très important de ne pas nous aveugler avec tout ce que nous croyons déjà savoir. Il est donc important d’apprendre à cesser un instant de penser au sujet de la question, tout en continuant à la maintenir fermement en conscience. Avec la plus extrême attention. C’est à cette condition que, de notre côté, la question que l’on porte se remplira peut-être d’elle-même de la réponse qui l’a fait naître, et que, du côté de l’autre, l’expérience d’une présence nouvelle au cœur de l’épreuve qu’il traverse pourra se vivre. (1)
« Soyez patient en face de tout ce qui n’est pas résolu dans votre cœur. Essayez d’aimer vos questions elles-mêmes. Ne cherchez pas des réponses qui ne peuvent vous être apportées, parce que vous ne saurez pas les vivre. Et il s’agit précisément de tout vivre. Ne vivez, pour l’instant, que vos questions. Peut-être simplement finirez-vous par entrer insensiblement, un jour, dans les réponses. » (2)
Plutôt que de poser des questions, contemplons ce que la personne qui se présente à nous est en train de dépeindre. Celui qui contemple un phénomène (par essence mystérieux, puisqu’il est l’objet d’une rencontre), n’analyse pas ses parties pour le réduire à la somme de celles-ci. Il l’embrasse complètement, au contraire : il reste en silence avec tous les détails perçus, sans passer de l’un à l’autre. Il les garde ensemble en conscience. Cela nécessite de l’attention. De la présence à ce qui se dit. C’est à l’extrême opposé d’une méthode focalisant sur un détail pour l’analyser et questionnant pour le préciser.
Dans ce vide que l’on parvient à tenir en gardant vive la question, la réponse que l’on ne cherche pas, se donne. Elle n’est pas construite ou puisée dans ce que l’on sait déjà, mais vient du phénomène que l’on contemple. Elle vient à travers l’attention que l’on offre aux faits. Cette réponse est en l’autre qui s’éveille au milieu de son épreuve et se saisit d’un talent dont il ne soupçonnait même pas l’existence.
Libre du vide qui nous creuse (condition extérieure de la liberté), non parce que nous le repoussons mais parce que nous le rencontrons (condition intérieure de la liberté), nous pouvons rencontrer l’autre sans en faire un moyen pour remplir ce vide. Et l’autre peut rencontrer la part de lui qui lui manquait. Nous sommes alors complètement auprès de nous-même en l’autre. C’est un acte libre pénétré d’amour, où l’amour, comme la liberté, dans leur acceptation infinie, ne sont autres que d’être « auprès de soi dans l’autre » (3) (exercice de la liberté).
La rencontre thérapeutique est l’occasion d’une métaphysique pratique. En effet, si la personne qui se tient devant nous n’était que le produit d’une histoire, si ce qu’elle nous présente n’était que le résultat du chemin qui a été le sien, alors que pourrions-nous y faire ? Nous pourrions peut-être ajouter une compréhension, un point de vue, une perspective permettant de mieux digérer ce qui ne l’était pas… Nous ne pourrions pas faire mieux que de valider son propos, lui accorder notre attention et soulager ses difficultés par la compréhension que nous lui accordons. Mais la personne qui se tient devant nous est également un être plus grand que les limites de sa personnalité.
Or, si la thérapeutique est ce qui permet de modifier un niveau de conscience (comme de calmer une douleur ou d’éveiller une capacité), alors la rencontre est en soi thérapeutique lorsqu’elle prend soin de cet infini ; car elle participe à aider l’autre à ajouter à sa personnalité construite, un inattendu qui n’y était pas. Elle permet à l’être d’ajouter sa présence dans ce qui le détermine.
Bien à vous
Guillaume Lemonde
NOTES :
1 – illustré par un cas concret dans LA DAME EN NOIR, Cahier de la Démarche Saluto, Coll. Rencontre thérapeutique, n°4.
2 – Rainer Maria Rilke, LETTRES À UN JEUNE POÈTE, Éditions Seuil, Coll. L’école des lettres, 1992
3- Fœssel, LA PRIVATION DE L’INTIME. MISES EN SCÈNE POLITIQUES DES SENTIMENTS, Le Seuil, 2008, cité par Ariane Bilheran, PSYCHOPATHOLOGIE DU TOTALITARISME, Guy Trédaniel, 2022, p. 89.



1 commentaire
Cette description de la présence en conscience à l infini dans l’ autre ouvre un espace libre qui peut être créateur en ce sens thérapeutique et guérisseur dans toute rencontre si comme tu le décris et l offre au monde dans tes consultations, elle permet à l « entre » de se sentir vivant et perceptible .
Merci pour cette fine analyse.