
LA RAISON DE NOS ÉPREUVES SE TIENT AU BOUT DU CHEMIN
Ce texte est un extrait de LES PAYSAGES DE NOS QUÊTES
Avec sa conscience de tous les jours, le marin peut prévoir certains problèmes. Si la tempête se lève, il peut prévoir que la traversée sera pénible. Il se dira qu’il est au mauvais endroit au mauvais moment et qu’il aurait dû être prévoyant. Mais que l’épreuve soit raisonnablement prévisible ou non, ce qu’il aura traversé ne pourra donner tout son sens qu’après coup. L’essence de nos épreuves se tient au bout du chemin, lorsqu’on les a traversées.
Pour autant, les épreuves ne sont pas écrites depuis toujours. Ce qui est écrit, c’est la nécessité de cet apprentissage. La manière dont nous allons nous y prendre et nous approcher de cette nécessité va modeler notre chemin. Serons-nous capables de rendre cet avenir possible ? Devrons-nous errer longtemps jusqu’à ce qu’émerge ce qui veut advenir ? De combien d’épreuves aurons-nous besoin ?
Notre pensée rationnelle refuse ce genre d’idées au motif que la cause précèderait toujours la conséquence. Il n’y a rien devant, nous dit-elle. Le futur, c’est ce qui n’existe pas encore, et si nous étions suffisamment prévoyants, il n’y aurait pas d’épreuves.
Notre pensée rationnelle est prisonnière du temps chronologique et des phénomènes naturels. Pour elle, nous ne sommes rien de plus qu’un phénomène naturel, un peu complexe, il est vrai, mais néanmoins naturel. Ce que nous nommons Je n’est pour elle rien d’autre que le produit du milieu où nous vivons et de l’hérédité que nous avons. Chacun de nous est né d’un ovule et d’un spermatozoïde, s’exclame-t-elle. Ces cellules provenaient de nos parents, qui les tenaient eux-mêmes d’une lignée héréditaire ayant commencé lorsque la vie est apparue d’une combinaison protéique, sous l’influence de rayonnements ultraviolets !
En somme, pour la pensée cartésienne, prisonnière du temps chronologique et donc des phénomènes naturels, tout vient de là. Tout est d’origine matérielle et le Je est secondaire à cette évolution. Descartes d’ailleurs déclarait : Je pense donc je suis… Pour lui, c’est parce que je peux penser que je suis. Et je peux penser parce que j’ai un cerveau et j’ai un cerveau parce que toute une évolution l’a permis. Seulement, si ce qui fait notre essence la plus intime était le produit d’un contexte biologique et environnemental, nous lui serions totalement assujettis et tout ce qui surviendrait ne pourrait être que le développement de ce qui existe déjà depuis l’origine du monde. Tout est déjà inscrit dans la cellule, proclamait d’ailleurs le Dr Virchow en 1858 ! Mais vous rendez vous compte que si vraiment tout était déjà écrit depuis l’origine, ce que nous vivons ne pourrait être qu’une recombinaison perpétuelle de ce qui existe déjà ? Rien de nouveau ne pourrait jamais apparaître, ou alors par hasard peut-être… La Flûte enchantée, les suites de Bach, Le Petit Prince, Guerre et Paix, la Madone Sixtine… tout cela au hasard d’une recombinaison de sons, de mots et de couleurs ? La raison devrait raisonnablement se rendre à l’évidence que la théorie des probabilités ne suffit pas à expliquer la créativité et bien d’autres choses, et que sa prédestination biologique ne tient pas la route.
De fait, le Je n’est pas le fruit de l’arrangement d’une chaîne d’ADN. Il n’est pas non plus le fruit d’un contexte culturel. Il ne découle pas de la biochimie, ni d’aucun phénomène naturel. Son existence précède tout cela. Je suis donc je pense, aurait pu dire Aristote. C’est une question passionnante au plus haut degré, car si Je suis existe avant le contexte que nous traversons et l’hérédité que nous avons, il ne dépend pas d’eux. Il s’explique avec eux, mais n’est pas conditionné par leur déclin et leur disparition à venir. Du coup, il se tient forcément après eux également et au-delà de toute considération chronologique.
Ce fut pour moi une révélation capitale de réaliser que le Je n’est pas temporel. Il est présent à tous les moments de la vie, non pas dans la continuité de la conscience se déroulant depuis les origines de notre mémoire, mais partout en même temps, au passé, à l’avenir et au présent. Notre conscience de tous les jours n’attrape qu’une bribe de cette réalité. Lorsque je traverse une épreuve, j’ai conscience du chemin parcouru jusque-là, mais je me tiens à mon insu de l’autre côté déjà. Les quêtes, les possibles épreuves, les ressources, tout est déjà là, comme dans un jeu de cartes déployé. Toutes les cartes se répondent. C’est notre jeu et nous avons exactement la main qu’il faut. Elle est complète et parfaite. Mais notre conscience habituelle l’ignore et ne découvre ses atouts que les uns après les autres, dans un ordre qui se joue à chaque instant, selon notre capacité à nous ouvrir à ce qui vient.
Bien à vous
Guillaume Lemonde


